...Je viens d'apprendre, à l'instant, une nouvelle qui m'ennuie
un peu. L'aumônier du Q.G. me dit que mon colonel et commandant
refusent de me lâcher pour aller à l'aumônerie.Il parait que je
suis indispensable à ma compagnie. le capitaine aumônier va encore
faire des démarches. Les premières sont allées au général. Je
ne sais pas si celles ci auront plus de succès.
Actuellement, avec mon ambulance, je suis détaché à l'hôpital
divisionnaire de Giadinh. J'évacue les malades et les blessés
sur l'hôpital Grall à Saïgon et sur l'hôpital militaire à Cholon.
Je suis presque toujours loin: 120 à 150 kms par jour. Il y a
beaucoup de malades dont de nombreux vénériens. Une quantité de
types ne réfléchissent pas. Ici environ 98 % des femmes sont syphilitiques.
ceux qui ont des rapports avec elles accrochent le mal souvent
au 3ème degré, de sorte qu'il faudra de 2 à 5 ans de traitements
pour éliminer le microbe du gonocoque. Ce sont des types qui rentrés
en France risquent d'engendrer une descendance rachitique et syphilitique.
Au point de vue santé tout va très bien pour moi. La journée,
nous avons un temps plutôt lourd, mais les nuits sont plutôt fraîches
et sous la moustiquaire reposant dans mon ambulance, je dois me
couvrir. Il est vrai que je laisse les portes ouvertes.
J'ai deux jolies paires de souliers à semelles crêpe à expédier.
Il faudra que je vous les envoie. A l'avenir je ne sais pas si
je vous enverrai quelque chose. Pour nous la vie est excessivement
chère ici. La piastre qui à notre arrivée valait 10 frs en vaut
actuellement une vingtaine et doit encore augmenter ce qui fait
que mes souliers me reviennent à 2900 frs ( 145 piastres ). Un
verre de n'importe quelle boisson vaut 2 à 3 piastres, 40 à 60
frs vous voyez que ce n'est pas abordable. Il y aurait beaucoup
de jolies choses, de jolis souvenirs à acheter, mais je crois
bien que je serai obligé d'y renoncer malgré ma solde élevée:
plus de 5000 frs par mois. Dites moi dans votre prochaine lettre
si le coût de la vie a augmenté en proportion de la dévaluation.
Dites moi aussi si les expéditions de thé, de riz, vous feraient
plaisir. J'ai pensé vous envoyer des oranges, mais je crois qu'elles
ne supporteraient pas le voyage par bateau, sans pourrir.
Le Viet Minh nous donne toujours beaucoup de fil à retordre et
avec ces moricauds là, il faut toujours se méfier. Ils tendent
des embuscades où un certain nombre de camarades ont déjà laissé
leur peau. Ils creusent les routes, placent même des mines en
béton qui arrivent de temps en temps à avoir du succès. Ces mines
sont constituées d'une masse de béton bourrée de toutes sortes
de saloperies. Un type est caché dans la rizière ou le fourré
et tire une ficelle reliée à un détonateur de la mine au moment
où quelqu'un arrive sur l'engin. Ca ne prend pas tous les coups.
Il leur arrive aussi de suspendre à une branche d'arbre sur la
route, un obus de mortier retenu par une ficelle qui est lâchée
au moment favorable. Ces obus qui ne tombent souvent pas d'assez
haut n'éclatent pas toujours. Le Viet Minh emploie aussi une sorte
d'arquebuse à flèches. Ca a l'allure d'une crosse de fusil avec
son affût dans lequel passe un arc en bois spécial. Sur le fusil,
une gorge destinée à recevoir des chargeurs de 5 à 6 flèches.
c'est très ingénieux, ça peut faire du mal, mais ce n'est tout
de même pas très efficace. beaucoup ont pour armes, des armes
françaises de bataillons qui se trouvaient en Indochine, des armes
japonaises, des armes anglaises et américaines parachutées au
cours de la guerre pour la résistance indochinoise, comme en France.
Malgré le nombre et la discipline de ces troupes Viet Minh, nous
avançons assez rapidement. La Cochinchine est bientôt libérée,
à la satisfaction, je crois, du paysan qui, lui, ne demande qu'une
chose: vivre en paix, cultiver et vendre son riz. J'ai déjà parcouru
bien des fois ces grandes plaines marécageuses où sous son chapeau
pointu qui le protège des ardeurs du soleil, le paysan annamite
le Nha Qué ) coupe son riz à la faucille et l'assemble par javelles
avant de le battre en frappant violemment chacune de ces javelles
sur une planche posée au dessus d'une caisse en bois. Il y a un
grand charme à parcourir dans la soirée à la faveur d'une bonne
brise avivée par la vitesse de la voiture, ces grandes plaines
d'or sous un ciel embrasé de lueurs rougetres. A Mytho ( 70 kms
dans le sud ) j'ai pu jouir du spectacle de magnifiques palmeraies
sur le bord du Mékong. Noix de coco, bananes, oranges abondent
dans ce coin et le tout coûte 3 fois moins cher qu'à Saïgon. La
prochaine fois que je descendrai, je suis décidé à en ramener
une cargaison dans ma voiture. Un médecin annamite, un bon copain,
se charge de vendre le tout sur le marché.
Dans le nord de Saïgon, on circule toujours à travers des rizières,
mais déjà, il y a place pour d'importantes plantations d'hévéas
( arbre à caoutchouc ). Le sud est coupé d'une multitude de rivières
très larges. Jusqu'à Mytho il y en a 4. ce sont les bras du Mékong.
Je viens d'interrompre ma lettre pour emmener à Cholon une pauvre
femme dont le ventre a été transpercé par un éclat de grenade
Viet Minh. Ces grenades ont été lancées ce matin par les " volontaires
de la mort " sur le marché de Hoc Mau, une localité à une trentaine
de kilomètres au Nord Ouest de Saïgon. J'y étais il y a une quinzaine
de jours. Ces grenades ont fait 10 morts et presqu'autant de blessés,
surtout des femmes et des enfants. Aucun soldat français n'a été
touché. Les " volontaires de la mort " sont des partisans Viet
Minh qui restent parmi nous pour nous jouer des " tours de vache
" au risque de leur peau.
J'ai le plaisir aussi de vous annoncer que je suis parrain. Il
y a quelques jours, j'étais assis dans mon ambulance avec l'aumônier
du bataillon quand la soeur est venue nous dire qu'une petite
fille réclamait le baptême: il s'agissait d'une petite de 12 ans
ayant eu les 2 cuisses traversées par une balle de notre aviation.
Nous l'avons appelé Jeanne. Elle vit encore, je vais la voir de
temps en temps. Il y a souvent occasion de faire des baptêmes
dans ce pays. Ce n'est pas dit que ça ne m'arrive pas quelques
fois au cours de mes virées. En tout cas, j'ai en réserve une
petite fiole d'eau...
...Je viens d'installer ma moustiquaire et mon brancard dans mon
ambulance. Au loin des lueurs d'incendie et quelques coups de
feu. Les craquements de paillotes en feu, se font entendre tout
près. Ce sont des spectacles et des sons tellement familiers dans
notre vie qu'ils ne nous émeuvent guère.
Je suis toujours très bien dans cette compagnie où je suis actuellement
détaché. Je suis absolument libre en dehors des évacuations des
malades et blessés qui sont nombreuses. Aujourd'hui j'ai fait
plus de 100 kms, c'est vous dire que je commence à devenir bon
chauffeur. Mes officiers et sous officiers sont très chics avec
moi. Plusieurs sont de vrais copains d'ailleurs avec mon ambulance,
j'ai l'occasion de leur rendre pas mal de services. Il y a peu
de temps, j'ai eu l'occasion de transporter le commandant de la
gendarmerie cambodgienne qui conduisait son fils atteint de troubles
mentaux à l'asile de Cho Quan. J'ai beaucoup parlé avec lui en
cours de route. Il faisait preuve d'un magnifique abandon entre
les mains de Dieu et au moment où je le déposais à la porte d'une
clinique à Saïgon où il allait voir sa femme atteinte d'un mal
incurable ici, il déclara être heureux d'avoir fait ma connaissance.
J'ai senti que ses remerciements venaient du fond du coeur.
J'ai l'occasion de transporter aussi un médecin capitaine très
chic avec moi. Au retour, il m'emmène toujours chez lui prendre
le jus. Je vais très souvent à Cholon, la grande ville chinoise
célèbre par son commerce ( ici ce sont les chinois qui détiennent
tout le commerce et en ce moment ils font un marché noir terrible
) et par ses fumeries d'opium. Eloi se souvient sans doute d'avoir
souvent vu ce nom Cholon dans les communiqués, car ce fut un endroit
très troublé avant et même après notre arrivée. Pour moi, lorsque
je voyais ce nom dans les journaux en Allemagne et à Marseille,
je ne pensais guère que je visiterais aussi souvent cette ville.
Puisque je vous parle de chinois, vous pensez sans doute que j'ai
toute la bouche en or. J'ai oublié de vous raconter mon histoire
avec mon dentiste chinois. Deux jours après qu'il m'eut pris les
empreintes, il y a déjà plus d'un mois et demi de cela, je pris
ma carabine américaine à l'épaule avec un chargeur et 15 cartouches
et je m'en allais trouver cet honnête praticien pour qu'il me
refasse une "gueule" convenable. En arrivant, deux ou trois types
m'entourent et m'invitent à m'asseoir sur un vieux fauteuil au
fin fond d'un boui-boui obscur. Avant de m'asseoir, je demande
à voir le travail. Il me montre 2 râteliers de 4 dents en or chacun.
J'examine, à première vue les soudures n'étaient guère raffinées,
et à la lumière, je voyais le jour à travers les dents. Enfin
je posais à mon homme la question de confiance, à savoir s'il
y avait 50% d'or comme il me l'avait dit. Il me dit oui. Alors
j'insiste en lui disant qu'au sortir de sa boutique, j'irai faire
contrôler mes dents et que s'il m'avait menti, je reviendrais
avec la police. Je lui dis aussi que les camarades à qui il avait
mis un dentier en feraient autant. Au bout d'une longue discussion
au cours de laquelle je pris un air assez "féroce" il finit par
m'avouer qu'il n'y avait que la dorure. Alors je lui réclamais
mes 160 piastres d'acompte qu'il me remit aussitôt. ( J'ai eu
de la veine, car avec la dévaluation mes dents en cuivre me seraient
revenues à 6000 frs). Vous voyez que je ne me laisse pas trop
rouler. Le lendemain, je racontais l'histoire aux copains, deux
s'en allèrent immédiatement réclamer la moitié de la somme qu'ils
avaient donné à ce dentiste.
Par ici il fait toujours un temps magnifique, les matinées sont
merveilleuses avec la brume légère que pénètrent lentement les
rayons d'or du soleil levant qui repoussent la lumière reflétée
dans les eaux calmes des étangs, rivières, arroyos qui couvrent
cette région. Alors c'est le chant des centaines d'oiseaux et
le crissement des millier de cigales et grillons. Tout me rappelle
les plus belles matinées d'été de chez nous; mais la température
s'élève vite et au cours des 2 prochains mois elle va s'élever
de plus en plus, jusqu'à la saison des pluies. Ces jours derniers,
au cours de l'après-midi on a enregistré 53¡ sous la tente. Il
fait tiède. Cette chaleur ne m'éprouve pas. J'y suis déjà bien
habitué en 3 mois. Les soirées sont d'ailleurs fraches et splendides
aussi.
Ce soir avec quatre camarades nous avons décidé de faire une petite
sortie d'une dizaine de kilomètres en vue de prendre des photos
au bord de l'arroyo ( chinois ) où j'avais remarqué des effets
de lumières sur l'eau particulièrement pittoresque parmi un magnifique
décor de paillotes annamites et de palmiers sous un ciel de sang
et d'azur. Malheureusement en cours de route nous tombons sur
un rassemblement de près de 300 indigènes sur la route. Un accident,
une voiture française venait de rentrer dans une maison. Trois
chinois furent blessés. Je n'avais qu'une chose à faire, sortir
mes brancards et les emmener immédiatement à l'hôpital de Cholon,
ce qui fut rapidement fait et nous permit encore de prendre nos
photos au retour à la nuit tombante.
Demain 2 Février, se trouve le premier jour de l'an ici en Indochine
comme dans le reste de l'Asie. C'est la fête du "têt". C'est la
grande bamboula partout durant au moins trois jours. Aucun travail
ne se fait au cours de ces fêtes. Les annamites fêtent ça en grande
pompe avec leurs parents, dépensant pour cette fête les économies
péniblement accumulées au cours de plusieurs semaines. Les ancêtres
sont de la fête. On leur donne à manger des fruits, du riz et
d'autres victuailles sur l'autel qui se trouve en place d'honneur
dans toutes les maisons. Ces ancêtres, il importe au plus haut
point de les bien traiter pour ne pas encourir leur colère.
En ces jours aussi, les annamites cassent tous leur fourneau (
il ne faut pas croire que ce soit un potager, c'est à peu près
le volume d'un pot de fleur en terre, moyen ). En ce pays, les
"raillons" sont inutiles. Le foyer est l'habitat du génie de l'année.
On le casse pour expédier le génie de l'année écoulée et on prend
un nouveau fourneau où viendra loger le génie de la nouvelle année.
Il importe que le génie soit bon. Si l'on en croit les tracts
répandus par le Viet Minh sur le marché, ces fêtes ne nous réservent
que de faibles réjouissances, puisque ces messieurs du Viet Minh
ne veulent que 2000 têtes de français à offrir aux ancêtres comme
prémices de l'année nouvelle. Je ne sais si nous leur donnerons
cette satisfaction. En tout cas il y a 5 jours de vastes opérations
commençaient. Des colonnes blindées et de l'infanterie fonçaient
dans le sud Annam, jusqu'a Ban Methuot, Dalat et Nha Trang et
au delà, à plus de 500 kms. Ce fut un beau vacarme ici où s'organisa
l'offensive. Sur les routes de 4 à 500 véhicules sur une quarantaine
de kilomètres de longueur. En cours de route, la résistance d'éléments
japonais et tonkinois fit un peu de casse tout de même.
Nous monterons sans doute bientôt sur Dalat, belle station à 1600
mètres d'altitude dans la chane annamitique et dont le climat
rappelle celui de la France et peut être comparée à nos plus belles
stations de repos. Nous aurions vraiment de la chance.
Figurez vous que ce soir, je suis de garde. Notre hôpital est
vaste et entouré de brousse. Tous ces soirs, il se passa des événements
un peu extraordinaires. Des mains mystérieuses soulevant des toiles
de tente etc. On croit que c'est le Viet Minh qui hier tenta d'incendier
à côté de nous une vaste école en chaume où l'on enseignait le
français. Hier soir les 8 bonnes soeurs entendant des bruits de
pas autour de leur maison ne dormirent pas de la nuit. Aujourd'hui,
elles voulaient demander 2 sentinelles. Vous comprenez que monter
la garde n'est pas toujours du goût des copains aussi je me proposais
pour veiller sur leur précieuse existence. C'est pourquoi, ce
soir, j'ai amené mon ambulance devant chez elles où avec l'aide
de leur gros chien qui est un ami à moi et mon fusil chargé qui
partaga depuis un certain temps mon brancard, je me charge de
frictionner vigoureusement les côtelettes de quiconque osera circuler
ici avec de mauvaises intentions. Si vous aviez vu comme ces bonnes
soeurs étaient heureuses et ces remerciements! De leur côté elles
me rendent bien des services: tous les matins en compagnie de
mon aumônier, après la messe, nous allons prendre un bon déjeuner
sous la véranda: omelette, beefteaks, fruits divers, café au lait
etc. Je leur rends bien d'autres services aussi. Souvent je les
emmène à Saïgon avec la voiture pour faire leurs commissions.
Elles en sont heureuses, car il n'est pas facile de voyager.
... J'aurai encore pas mal de petites histoires à vous raconter,
tantôt gaies, comme le dner annamite que j'ai fait hier chez
le curé annamite d'ici. Il voulait que j'aille manger tous les
jours. Vous me demanderiez sûrement chaque fois les petits plats
qu'il y avait. Ce serait pour moi une raison à ne plus y aller
car il y a une telle quantité de petits plats bizarres avec des
sauces Que ce serait une affaire pour s'en souvenir; enfin, à
ces dners, on ne pleure tout de même pas.
Nous venons d'apprendre la mort du Père Chauvel ( missionnaire
ici ) et du Père Gabillard aumônier au 23 ème R.I.C. Ils étaient
du côté de Phant Thiet en jeep. Ils s'arrêtèrent devant une tranchée
creusée au milieu de la route. Un japonais dissimulé sous la jungle
les mitrailla. Une deuxième auto arrive, s'arrête: même coup.
Sur 11 soldats: 4 morts, 6 blessés. Un seul est indemne sous les
cadavres. Son coup fait, le japonais tout fier vient voir les
dégâts, mais le soldat valide réussit à se tirer du milieu de
ses camarades et abat le japonais et voilà; la mort du Père Gabillard
nous à bien ennuyés. Je l'avais vu peu de temps avant ici, avec
sa grosse moto, toujours en train de dire des blagues.
Je vous ai expédié un colis de 2 paires de souliers et un colis
de riz, thé, poivre. Cela par un camarade qui est rapatrié demain
par le Pasteur. Il s'est fichu dans une rizière avec son ambulance.
Pour éviter les ennuis il a dit qu'il lui manquait un rein et
c'est vrai. Il s'en va....
... J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui. Je suis tombé en panne.
J'ai vu mes camarades de la compagnie qui montent de Cantho prendre
quelques jours de repos à Thudaumot à quelques 40 kms de Saïgon.
En plus de cela, j'ai fait 2 baptêmes: Ce matin une petite fille
que j'ai appelé Marie et cet après-midi un garçon d'une quinzaine
d'années qui a eu le ventre percé d'une balle. Cette balle est
ressortie tout près de la colonne vertébrale. En cours de route
en pleine rue de Saïgon, j'ai bloqué et lui ai administré le baptême
immédiatement en l'appelant Jean. Le premier baptême que j'ai
fait est celui d'un vieil annamite tout grelottant de paludisme
et qui allait mourir le lendemain. Je lui ai donné le nom de Joseph
en souvenir de papa. Ce n'est pas sans une certaine émotion que
je dis " Joseph, ego te baptisé ". J'ai baptisé aussi un autre
petit garçon mourant du nom de André. Vous voyez que je fais des
amis dans le ciel et que je puis me moquer un peu des mauvaises
langues de la terre.
Ce n'est pas tout, je viens d'apprendre ce soir que je dois embarquer
demain pour le Tonkin avec ma voiture. Je suis le seul de ma compagnie.
Cette perspective ne me déplat pas. Encore 2 ou 3 jours de navigation
sur la mer de Chine. J'ai commencé à faire mes adieux mais jamais
je n'aurai le temps de voir toutes mes connaissances. je suis
allé à la cure où sont réfugiés 3 ou 4 prêtres annamites. Ils
auraient voulu que je fasse des démarches pour rester ici. L'un
d'eux ne cessait de me dire " je regrette beaucoup votre départ
". Chez les soeurs, ici, c'est du pareil, elles commençaient à
me gâter. Je préfère reprendre les habitudes un peu plus dures
de soldat. Lorsque j'ai annoncé mon départ à une petite soeur
annamite très amusante, elle ne put s'empêcher de s'exclamer "
oh, c'est bien malheureux ! ". Certains annamites m'ont invité,
malheureusement, je n'aurai même pas le temps de leur dire au
revoir.
A part ça, je me porte toujours très bien et suis bien tranquille
dans ma petite chambre que m'ont donné les soeurs. Je suis d'ailleurs
loin d'y être seul. Voyez plutôt: avec moi logent une paire de
beaux rats, un couple de jolies souris qui montent jusque sur
les montants de ma moustiquaire. Une multitude de fourmis de toute
taille. En Indochine, il y a des fourmis partout. C'est une plaie,
à croire que l'Indochine est une vaste fourmilière. C'est une
grosse affaire que de mettre à l'abri la nourriture. En plus de
cela, j'ai quelques grosses araignées à peu près de la moitié
de la main, tranquillement cramponnées contre le mur. Elles me
regardent écrire à la lumière d'un lumignon à huile cochinchinoise.
Ce n'est pas tout , de temps en temps, passent en trombe sous
mon nez une espèce de gros scarabée, de la grosseur du pouce et
à travers tout cela, les doux moustiques auxquels les margouillats
toujours camouflés dans un coin de mur livrent une chasse sans
merci. Ah, je ne vous ai pas encore parlé du " margouillat ":
c'est un lézard jaune de la grosseur de ceux qui se rencontrent
chez nous. Les premiers temps, j'étais un peu choqué de voir tous
ces lézards contre les murs des meilleures maisons et j'allais
déjà en éreinter quelques uns lorsqu'un camarade m'avertit qu'il
ne fallait pas parce qu'ils mangent les moustiques. Depuis je
me suis rendu compte de leurs services. La maman met bien des
crapauds dans le jardin pour manger les taupes.
Voyez que la compagnie n'est pas désagréable. On s'habitue fort
bien à tout ce petit monde là lorsqu'on le connaît.
Suite
Last update : 24/06/1997 - Web Author