Un Getois en Indochine, suite.


Le 12 Janvier 1946


...Je viens d'apprendre, à l'instant, une nouvelle qui m'ennuie un peu. L'aumônier du Q.G. me dit que mon colonel et commandant refusent de me lâcher pour aller à l'aumônerie.Il parait que je suis indispensable à ma compagnie. le capitaine aumônier va encore faire des démarches. Les premières sont allées au général. Je ne sais pas si celles ci auront plus de succès.

Actuellement, avec mon ambulance, je suis détaché à l'hôpital divisionnaire de Giadinh. J'évacue les malades et les blessés sur l'hôpital Grall à Saïgon et sur l'hôpital militaire à Cholon. Je suis presque toujours loin: 120 à 150 kms par jour. Il y a beaucoup de malades dont de nombreux vénériens. Une quantité de types ne réfléchissent pas. Ici environ 98 % des femmes sont syphilitiques. ceux qui ont des rapports avec elles accrochent le mal souvent au 3ème degré, de sorte qu'il faudra de 2 à 5 ans de traitements pour éliminer le microbe du gonocoque. Ce sont des types qui rentrés en France risquent d'engendrer une descendance rachitique et syphilitique.

Au point de vue santé tout va très bien pour moi. La journée, nous avons un temps plutôt lourd, mais les nuits sont plutôt fraîches et sous la moustiquaire reposant dans mon ambulance, je dois me couvrir. Il est vrai que je laisse les portes ouvertes.

J'ai deux jolies paires de souliers à semelles crêpe à expédier. Il faudra que je vous les envoie. A l'avenir je ne sais pas si je vous enverrai quelque chose. Pour nous la vie est excessivement chère ici. La piastre qui à notre arrivée valait 10 frs en vaut actuellement une vingtaine et doit encore augmenter ce qui fait que mes souliers me reviennent à 2900 frs ( 145 piastres ). Un verre de n'importe quelle boisson vaut 2 à 3 piastres, 40 à 60 frs vous voyez que ce n'est pas abordable. Il y aurait beaucoup de jolies choses, de jolis souvenirs à acheter, mais je crois bien que je serai obligé d'y renoncer malgré ma solde élevée: plus de 5000 frs par mois. Dites moi dans votre prochaine lettre si le coût de la vie a augmenté en proportion de la dévaluation. Dites moi aussi si les expéditions de thé, de riz, vous feraient plaisir. J'ai pensé vous envoyer des oranges, mais je crois qu'elles ne supporteraient pas le voyage par bateau, sans pourrir.

Le Viet Minh nous donne toujours beaucoup de fil à retordre et avec ces moricauds là, il faut toujours se méfier. Ils tendent des embuscades où un certain nombre de camarades ont déjà laissé leur peau. Ils creusent les routes, placent même des mines en béton qui arrivent de temps en temps à avoir du succès. Ces mines sont constituées d'une masse de béton bourrée de toutes sortes de saloperies. Un type est caché dans la rizière ou le fourré et tire une ficelle reliée à un détonateur de la mine au moment où quelqu'un arrive sur l'engin. Ca ne prend pas tous les coups. Il leur arrive aussi de suspendre à une branche d'arbre sur la route, un obus de mortier retenu par une ficelle qui est lâchée au moment favorable. Ces obus qui ne tombent souvent pas d'assez haut n'éclatent pas toujours. Le Viet Minh emploie aussi une sorte d'arquebuse à flèches. Ca a l'allure d'une crosse de fusil avec son affût dans lequel passe un arc en bois spécial. Sur le fusil, une gorge destinée à recevoir des chargeurs de 5 à 6 flèches. c'est très ingénieux, ça peut faire du mal, mais ce n'est tout de même pas très efficace. beaucoup ont pour armes, des armes françaises de bataillons qui se trouvaient en Indochine, des armes japonaises, des armes anglaises et américaines parachutées au cours de la guerre pour la résistance indochinoise, comme en France.

Malgré le nombre et la discipline de ces troupes Viet Minh, nous avançons assez rapidement. La Cochinchine est bientôt libérée, à la satisfaction, je crois, du paysan qui, lui, ne demande qu'une chose: vivre en paix, cultiver et vendre son riz. J'ai déjà parcouru bien des fois ces grandes plaines marécageuses où sous son chapeau pointu qui le protège des ardeurs du soleil, le paysan annamite le Nha Qué ) coupe son riz à la faucille et l'assemble par javelles avant de le battre en frappant violemment chacune de ces javelles sur une planche posée au dessus d'une caisse en bois. Il y a un grand charme à parcourir dans la soirée à la faveur d'une bonne brise avivée par la vitesse de la voiture, ces grandes plaines d'or sous un ciel embrasé de lueurs rouge‰tres. A Mytho ( 70 kms dans le sud ) j'ai pu jouir du spectacle de magnifiques palmeraies sur le bord du Mékong. Noix de coco, bananes, oranges abondent dans ce coin et le tout coûte 3 fois moins cher qu'à Saïgon. La prochaine fois que je descendrai, je suis décidé à en ramener une cargaison dans ma voiture. Un médecin annamite, un bon copain, se charge de vendre le tout sur le marché.

Dans le nord de Saïgon, on circule toujours à travers des rizières, mais déjà, il y a place pour d'importantes plantations d'hévéas ( arbre à caoutchouc ). Le sud est coupé d'une multitude de rivières très larges. Jusqu'à Mytho il y en a 4. ce sont les bras du Mékong.

Je viens d'interrompre ma lettre pour emmener à Cholon une pauvre femme dont le ventre a été transpercé par un éclat de grenade Viet Minh. Ces grenades ont été lancées ce matin par les " volontaires de la mort " sur le marché de Hoc Mau, une localité à une trentaine de kilomètres au Nord Ouest de Saïgon. J'y étais il y a une quinzaine de jours. Ces grenades ont fait 10 morts et presqu'autant de blessés, surtout des femmes et des enfants. Aucun soldat français n'a été touché. Les " volontaires de la mort " sont des partisans Viet Minh qui restent parmi nous pour nous jouer des " tours de vache " au risque de leur peau.

J'ai le plaisir aussi de vous annoncer que je suis parrain. Il y a quelques jours, j'étais assis dans mon ambulance avec l'aumônier du bataillon quand la soeur est venue nous dire qu'une petite fille réclamait le baptême: il s'agissait d'une petite de 12 ans ayant eu les 2 cuisses traversées par une balle de notre aviation. Nous l'avons appelé Jeanne. Elle vit encore, je vais la voir de temps en temps. Il y a souvent occasion de faire des baptêmes dans ce pays. Ce n'est pas dit que ça ne m'arrive pas quelques fois au cours de mes virées. En tout cas, j'ai en réserve une petite fiole d'eau...

Giadinh le 1 Février 1946


...Je viens d'installer ma moustiquaire et mon brancard dans mon ambulance. Au loin des lueurs d'incendie et quelques coups de feu. Les craquements de paillotes en feu, se font entendre tout près. Ce sont des spectacles et des sons tellement familiers dans notre vie qu'ils ne nous émeuvent guère.

Je suis toujours très bien dans cette compagnie où je suis actuellement détaché. Je suis absolument libre en dehors des évacuations des malades et blessés qui sont nombreuses. Aujourd'hui j'ai fait plus de 100 kms, c'est vous dire que je commence à devenir bon chauffeur. Mes officiers et sous officiers sont très chics avec moi. Plusieurs sont de vrais copains d'ailleurs avec mon ambulance, j'ai l'occasion de leur rendre pas mal de services. Il y a peu de temps, j'ai eu l'occasion de transporter le commandant de la gendarmerie cambodgienne qui conduisait son fils atteint de troubles mentaux à l'asile de Cho Quan. J'ai beaucoup parlé avec lui en cours de route. Il faisait preuve d'un magnifique abandon entre les mains de Dieu et au moment où je le déposais à la porte d'une clinique à Saïgon où il allait voir sa femme atteinte d'un mal incurable ici, il déclara être heureux d'avoir fait ma connaissance. J'ai senti que ses remerciements venaient du fond du coeur.

J'ai l'occasion de transporter aussi un médecin capitaine très chic avec moi. Au retour, il m'emmène toujours chez lui prendre le jus. Je vais très souvent à Cholon, la grande ville chinoise célèbre par son commerce ( ici ce sont les chinois qui détiennent tout le commerce et en ce moment ils font un marché noir terrible ) et par ses fumeries d'opium. Eloi se souvient sans doute d'avoir souvent vu ce nom Cholon dans les communiqués, car ce fut un endroit très troublé avant et même après notre arrivée. Pour moi, lorsque je voyais ce nom dans les journaux en Allemagne et à Marseille, je ne pensais guère que je visiterais aussi souvent cette ville.

Puisque je vous parle de chinois, vous pensez sans doute que j'ai toute la bouche en or. J'ai oublié de vous raconter mon histoire avec mon dentiste chinois. Deux jours après qu'il m'eut pris les empreintes, il y a déjà plus d'un mois et demi de cela, je pris ma carabine américaine à l'épaule avec un chargeur et 15 cartouches et je m'en allais trouver cet honnête praticien pour qu'il me refasse une "gueule" convenable. En arrivant, deux ou trois types m'entourent et m'invitent à m'asseoir sur un vieux fauteuil au fin fond d'un boui-boui obscur. Avant de m'asseoir, je demande à voir le travail. Il me montre 2 râteliers de 4 dents en or chacun. J'examine, à première vue les soudures n'étaient guère raffinées, et à la lumière, je voyais le jour à travers les dents. Enfin je posais à mon homme la question de confiance, à savoir s'il y avait 50% d'or comme il me l'avait dit. Il me dit oui. Alors j'insiste en lui disant qu'au sortir de sa boutique, j'irai faire contrôler mes dents et que s'il m'avait menti, je reviendrais avec la police. Je lui dis aussi que les camarades à qui il avait mis un dentier en feraient autant. Au bout d'une longue discussion au cours de laquelle je pris un air assez "féroce" il finit par m'avouer qu'il n'y avait que la dorure. Alors je lui réclamais mes 160 piastres d'acompte qu'il me remit aussitôt. ( J'ai eu de la veine, car avec la dévaluation mes dents en cuivre me seraient revenues à 6000 frs). Vous voyez que je ne me laisse pas trop rouler. Le lendemain, je racontais l'histoire aux copains, deux s'en allèrent immédiatement réclamer la moitié de la somme qu'ils avaient donné à ce dentiste.

Par ici il fait toujours un temps magnifique, les matinées sont merveilleuses avec la brume légère que pénètrent lentement les rayons d'or du soleil levant qui repoussent la lumière reflétée dans les eaux calmes des étangs, rivières, arroyos qui couvrent cette région. Alors c'est le chant des centaines d'oiseaux et le crissement des millier de cigales et grillons. Tout me rappelle les plus belles matinées d'été de chez nous; mais la température s'élève vite et au cours des 2 prochains mois elle va s'élever de plus en plus, jusqu'à la saison des pluies. Ces jours derniers, au cours de l'après-midi on a enregistré 53¡ sous la tente. Il fait tiède. Cette chaleur ne m'éprouve pas. J'y suis déjà bien habitué en 3 mois. Les soirées sont d'ailleurs fra”ches et splendides aussi.

Ce soir avec quatre camarades nous avons décidé de faire une petite sortie d'une dizaine de kilomètres en vue de prendre des photos au bord de l'arroyo ( chinois ) où j'avais remarqué des effets de lumières sur l'eau particulièrement pittoresque parmi un magnifique décor de paillotes annamites et de palmiers sous un ciel de sang et d'azur. Malheureusement en cours de route nous tombons sur un rassemblement de près de 300 indigènes sur la route. Un accident, une voiture française venait de rentrer dans une maison. Trois chinois furent blessés. Je n'avais qu'une chose à faire, sortir mes brancards et les emmener immédiatement à l'hôpital de Cholon, ce qui fut rapidement fait et nous permit encore de prendre nos photos au retour à la nuit tombante.

Demain 2 Février, se trouve le premier jour de l'an ici en Indochine comme dans le reste de l'Asie. C'est la fête du "têt". C'est la grande bamboula partout durant au moins trois jours. Aucun travail ne se fait au cours de ces fêtes. Les annamites fêtent ça en grande pompe avec leurs parents, dépensant pour cette fête les économies péniblement accumulées au cours de plusieurs semaines. Les ancêtres sont de la fête. On leur donne à manger des fruits, du riz et d'autres victuailles sur l'autel qui se trouve en place d'honneur dans toutes les maisons. Ces ancêtres, il importe au plus haut point de les bien traiter pour ne pas encourir leur colère.

En ces jours aussi, les annamites cassent tous leur fourneau ( il ne faut pas croire que ce soit un potager, c'est à peu près le volume d'un pot de fleur en terre, moyen ). En ce pays, les "raillons" sont inutiles. Le foyer est l'habitat du génie de l'année. On le casse pour expédier le génie de l'année écoulée et on prend un nouveau fourneau où viendra loger le génie de la nouvelle année. Il importe que le génie soit bon. Si l'on en croit les tracts répandus par le Viet Minh sur le marché, ces fêtes ne nous réservent que de faibles réjouissances, puisque ces messieurs du Viet Minh ne veulent que 2000 têtes de français à offrir aux ancêtres comme prémices de l'année nouvelle. Je ne sais si nous leur donnerons cette satisfaction. En tout cas il y a 5 jours de vastes opérations commençaient. Des colonnes blindées et de l'infanterie fonçaient dans le sud Annam, jusqu'a Ban Methuot, Dalat et Nha Trang et au delà, à plus de 500 kms. Ce fut un beau vacarme ici où s'organisa l'offensive. Sur les routes de 4 à 500 véhicules sur une quarantaine de kilomètres de longueur. En cours de route, la résistance d'éléments japonais et tonkinois fit un peu de casse tout de même.

Nous monterons sans doute bientôt sur Dalat, belle station à 1600 mètres d'altitude dans la cha”ne annamitique et dont le climat rappelle celui de la France et peut être comparée à nos plus belles stations de repos. Nous aurions vraiment de la chance.

Figurez vous que ce soir, je suis de garde. Notre hôpital est vaste et entouré de brousse. Tous ces soirs, il se passa des événements un peu extraordinaires. Des mains mystérieuses soulevant des toiles de tente etc. On croit que c'est le Viet Minh qui hier tenta d'incendier à côté de nous une vaste école en chaume où l'on enseignait le français. Hier soir les 8 bonnes soeurs entendant des bruits de pas autour de leur maison ne dormirent pas de la nuit. Aujourd'hui, elles voulaient demander 2 sentinelles. Vous comprenez que monter la garde n'est pas toujours du goût des copains aussi je me proposais pour veiller sur leur précieuse existence. C'est pourquoi, ce soir, j'ai amené mon ambulance devant chez elles où avec l'aide de leur gros chien qui est un ami à moi et mon fusil chargé qui partaga depuis un certain temps mon brancard, je me charge de frictionner vigoureusement les côtelettes de quiconque osera circuler ici avec de mauvaises intentions. Si vous aviez vu comme ces bonnes soeurs étaient heureuses et ces remerciements! De leur côté elles me rendent bien des services: tous les matins en compagnie de mon aumônier, après la messe, nous allons prendre un bon déjeuner sous la véranda: omelette, beefteaks, fruits divers, café au lait etc. Je leur rends bien d'autres services aussi. Souvent je les emmène à Saïgon avec la voiture pour faire leurs commissions. Elles en sont heureuses, car il n'est pas facile de voyager.

Mardi 5 Février


... J'aurai encore pas mal de petites histoires à vous raconter, tantôt gaies, comme le d”ner annamite que j'ai fait hier chez le curé annamite d'ici. Il voulait que j'aille manger tous les jours. Vous me demanderiez sûrement chaque fois les petits plats qu'il y avait. Ce serait pour moi une raison à ne plus y aller car il y a une telle quantité de petits plats bizarres avec des sauces Que ce serait une affaire pour s'en souvenir; enfin, à ces d”ners, on ne pleure tout de même pas.

Nous venons d'apprendre la mort du Père Chauvel ( missionnaire ici ) et du Père Gabillard aumônier au 23 ème R.I.C. Ils étaient du côté de Phant Thiet en jeep. Ils s'arrêtèrent devant une tranchée creusée au milieu de la route. Un japonais dissimulé sous la jungle les mitrailla. Une deuxième auto arrive, s'arrête: même coup. Sur 11 soldats: 4 morts, 6 blessés. Un seul est indemne sous les cadavres. Son coup fait, le japonais tout fier vient voir les dégâts, mais le soldat valide réussit à se tirer du milieu de ses camarades et abat le japonais et voilà; la mort du Père Gabillard nous à bien ennuyés. Je l'avais vu peu de temps avant ici, avec sa grosse moto, toujours en train de dire des blagues.

Je vous ai expédié un colis de 2 paires de souliers et un colis de riz, thé, poivre. Cela par un camarade qui est rapatrié demain par le Pasteur. Il s'est fichu dans une rizière avec son ambulance. Pour éviter les ennuis il a dit qu'il lui manquait un rein et c'est vrai. Il s'en va....

Giadinh le 15 Février 1946


... J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui. Je suis tombé en panne. J'ai vu mes camarades de la compagnie qui montent de Cantho prendre quelques jours de repos à Thudaumot à quelques 40 kms de Saïgon. En plus de cela, j'ai fait 2 baptêmes: Ce matin une petite fille que j'ai appelé Marie et cet après-midi un garçon d'une quinzaine d'années qui a eu le ventre percé d'une balle. Cette balle est ressortie tout près de la colonne vertébrale. En cours de route en pleine rue de Saïgon, j'ai bloqué et lui ai administré le baptême immédiatement en l'appelant Jean. Le premier baptême que j'ai fait est celui d'un vieil annamite tout grelottant de paludisme et qui allait mourir le lendemain. Je lui ai donné le nom de Joseph en souvenir de papa. Ce n'est pas sans une certaine émotion que je dis " Joseph, ego te baptisé ". J'ai baptisé aussi un autre petit garçon mourant du nom de André. Vous voyez que je fais des amis dans le ciel et que je puis me moquer un peu des mauvaises langues de la terre.

Ce n'est pas tout, je viens d'apprendre ce soir que je dois embarquer demain pour le Tonkin avec ma voiture. Je suis le seul de ma compagnie. Cette perspective ne me dépla”t pas. Encore 2 ou 3 jours de navigation sur la mer de Chine. J'ai commencé à faire mes adieux mais jamais je n'aurai le temps de voir toutes mes connaissances. je suis allé à la cure où sont réfugiés 3 ou 4 prêtres annamites. Ils auraient voulu que je fasse des démarches pour rester ici. L'un d'eux ne cessait de me dire " je regrette beaucoup votre départ ". Chez les soeurs, ici, c'est du pareil, elles commençaient à me gâter. Je préfère reprendre les habitudes un peu plus dures de soldat. Lorsque j'ai annoncé mon départ à une petite soeur annamite très amusante, elle ne put s'empêcher de s'exclamer " oh, c'est bien malheureux ! ". Certains annamites m'ont invité, malheureusement, je n'aurai même pas le temps de leur dire au revoir.

A part ça, je me porte toujours très bien et suis bien tranquille dans ma petite chambre que m'ont donné les soeurs. Je suis d'ailleurs loin d'y être seul. Voyez plutôt: avec moi logent une paire de beaux rats, un couple de jolies souris qui montent jusque sur les montants de ma moustiquaire. Une multitude de fourmis de toute taille. En Indochine, il y a des fourmis partout. C'est une plaie, à croire que l'Indochine est une vaste fourmilière. C'est une grosse affaire que de mettre à l'abri la nourriture. En plus de cela, j'ai quelques grosses araignées à peu près de la moitié de la main, tranquillement cramponnées contre le mur. Elles me regardent écrire à la lumière d'un lumignon à huile cochinchinoise. Ce n'est pas tout , de temps en temps, passent en trombe sous mon nez une espèce de gros scarabée, de la grosseur du pouce et à travers tout cela, les doux moustiques auxquels les margouillats toujours camouflés dans un coin de mur livrent une chasse sans merci. Ah, je ne vous ai pas encore parlé du " margouillat ": c'est un lézard jaune de la grosseur de ceux qui se rencontrent chez nous. Les premiers temps, j'étais un peu choqué de voir tous ces lézards contre les murs des meilleures maisons et j'allais déjà en éreinter quelques uns lorsqu'un camarade m'avertit qu'il ne fallait pas parce qu'ils mangent les moustiques. Depuis je me suis rendu compte de leurs services. La maman met bien des crapauds dans le jardin pour manger les taupes.

Voyez que la compagnie n'est pas désagréable. On s'habitue fort bien à tout ce petit monde là lorsqu'on le connaît.

Suite


Last update : 24/06/1997 - Web Author