Un Getois en Indochine, suite.


INDOCHINE
COCHINCHINE

Saïgon le Mercredi 28 Novembre


...je reprends ma lettre aujourd'hui, il y a 3 jours que nous avons débarqué et je puis vous donner quelques détails sur la situation. Elle n'est pas ce que les journaux disent. Donc, depuis le Cap Saint Jacques, nous avons remonté en bateau la rivière Song-Nai qui arrose Saïgon. C'est une rivière toujours boueuse à cause de l'eau terreuse qui lui arrive des rizières. Saïgon se trouve à une soixantaine de kilomètres de la côte. C'est une belle ville européenne, mais qui a souffert de 5 ans de guerre et du manque d'entretien. Arrivés Dimanche soir devant les docks de Saïgon, nous avons débarqué le Lundi matin. Les uns faisaient le déchargement, tandis que les autres, parmi lesquels j'étais, défilaient à travers la ville devant le Général Leclerc. C'était un défilé simple mais émouvant au milieu des français d'Indochine qui applaudissaient au passage des fanions de chaque unité. Tout de suite après, nous sommes venus à nos cantonnements à 2 kms de Saïgon, sur la paroisse de Giadinh. C'est une paroisse de 6000 habitants, tous annamites dont 2000 sont chrétiens. Le curé lui-même est un prêtre annamite qui nous a très bien reçus en nous offrant de l'eau et des gâteaux annamites ainsi que des bananes. L'aumônerie divisionnaire est installée chez lui. L'église est grande et belle. Elle est fréquentée par les fidèles plus que l'église des Gets.

Nous sommes logés dans un groupe de maisons européennes n'ayant qu'un rez-de-chaussée et dépourvues de portes et de fenêtres. Il n'y en a pas besoin ici, il fait assez chaud comme en été chez nous. Tout autour de nous, perdues au milieu de la verdure et des arbres: bananiers , cocotiers, palmiers, bambous etc. La brousse enfin, c'est une multitude de petites baraques indigènes fourmillant de gosses. Je puis difficilement vous donner une idée de ces habitations perdues au milieu de la végétation, ici. On ne peut avoir de vue d'ensemble. On prend un petit sentier qui nous conduit à travers une espèce de forêt vierge et tout d'un coup vous tombez sur un groupe de baraques construites en bambous et en feuilles. On se perdrait vite et ce n'est pas le moment.

Je me suis déjà bien promené sur le marché grouillant d'indigènes. Cela me porterait trop loin de décrire tout ce qu'on peut remarquer: les marchandises, les marchands qui sont uniquement des femmes, le bruit ( on dirait un coassement de grenouilles ) la misère, les odeurs. Je voudrais bien que Marthe voie la viande couverte de mouches à merde. C'est appétissant. Les 2 premiers jours, nous aurions eu faim sans nos cigarettes anglaises dont nous touchons un paquet de 10 par jour. Ce paquet vaut plus de 50 frs, mais surtout nous échangeons ces paquets: une trentaine de bananes contre 1 paquet. Ca peut aller. Pour des cigarettes en ville, nous pouvons avoir n'importe quoi: de bons souliers pour 8 paquets. Il n'y a pas qu'en France qu'on aime le tabac. ( Pour moi j'ai toujours le loisir de fumer ma vieille pipe ).

Je passe maintenant à la situation militaire. Ici, à Saïgon, il y a se tout: des Anglais qui ne font rien. Ils se contentent de placer des sentinelles pour leur sécurité. Ils ne veulent peut-être pas prendre l'Indochine pour eux et veulent nous aider de leur ravitaillement afin que l'Indépendance Annamite ne soit pas un exemple pour les peuples Hindous. Il y a aussi de nombreux japonais qui circulent en armes et en camions à travers la ville dont ils assurent encore l'ordre et qui nous font de grands sourires avec le salut militaire. Il y en a des braves qui sont tombés pour protéger les français. Mais il y a aussi des salopards qui passent des armes aux insurgés et qui sont prêts à prendre le maquis. Tous seront bientôt désarmés. Nos troupes arrivent en masse et nous-mêmes nous allons toucher des fusils japonais. Je regrette bien mon revolver qui ne fait rien chez nous et qui, ici, serait un bon compagnon. En somme, nous ne tenons que Saïgon. Il n'y a aucun front comme en Alsace ou en Allemagne, mais l'ennemi est partout et nous nous tenons sérieusement sur nos gardes. Il y a de nombreuses sentinelles la nuit où pas mal de coups de feu sont tirés. Vous comprenez que le pays offre des possibilités extraordinaires au maquis.

Nous avons aussi un bataillon engagé au Nord à Nha trang ( vous trouverez une carte d'Indochine pour voir un peu où nous nous trouvons ). Ce bataillon n'a aucune liaison avec nous par terre. Les quelques blessés qu'il a eu ont été évacués à l'hôpital de Saïgon par avion. Je crois que, bientôt, nous allons aller à une soixantaine de kilomètres. ( Douze heures de péniche: ce serait Mytho ). Le Viet-Minh est partout. Toute l'Indochine est Viet-Minh ou est obligée d'être Viet-Minh, car les partisans menacent de mort tous les récalcitrants. Le travail a cessé ici parce que le Viet-Minh a menacé de mort ceux qui travaillent. Les catholiques surtout sont en danger, car catholique égal, français. Si quelqu'un porte une médaille ou un chapelet il est soupçonné de sympathie pour la France et abattu. Le curé annamite, ici, a été menacé de mort, il a couché assez longtemps dans son clocher, prêt à sonner la cloche pour appeler au secours au cas où il y aurait eu quelque chose. C'est un exemple entre beaucoup.

Il faudrait un grand nombre de français pour occuper tous les postes et pourchasser les plus grands partisans du Viet-Minh et le petit peuple qui a peur reviendrait bien vite au calme. Nous avons ordre d'abattre immédiatement tout homme pris les armes à la main.

Pour moi, tout va donc très bien. D'ici 15 jours, je serai à l'aumônerie à faire un travail intéressant avec possibilité de vivre au maximum cette vie si attrayante de la colonie et de connaître à fond une bonne partie de l'Extrême-Orient. La nuit, je couche sous ma moustiquaire, c'est nécessaire ici. Jusqu'à ce moment, je n'ai encore eu aucune piqûre.

Je reprends encore ma lettre ce soir. Je suis là avec 4 ou 5 camarades. On blague un peu autour de la bougie. Il fait nuit noire. A 50 mètres derrière moi, la brousse avec le crissement extraordinaire des milliers de cigales et autres insectes. Il fait bon, dans un moment j'irai m'étendre sur ma couverture. J'ai encore une petite idée à vous donner. Cet après-midi, je suis allé jusqu'à Saïgon voir un peu les missionnaires. J'en ai vu 5 ou 6 avec lesquels j'ai blagué un moment. Ils ont bon moral, malgré les évènements qu'ils ont eu avec les japonais et les annamites: 2 ont fait 1 et 2 mois de cage en osier d'où ils ne sortaient que pour les interrogatoires et pour être noyés jusqu'à évanouissement. Ils sont catégoriques sur une chose, ils traitent les annamites de fous et sont partisans qu'on emploie avec eux la manière forte. Lorsqu'on arrive, on a tendance à faire du sentiment en face de ces êtres aux apparences nonchalantes et molles. On n'arrive pas vite à pénétrer l'âme compliquée de ces orientaux. Sur ce point j'ai voulu m'informer un peu pour me fixer une ligne de conduite et dans les circonstances où nous sommes, je crois qu'il faut que nous fassions preuve d'esprit de décision. Ce sera le seul moyen d'éviter de grandes pertes et de conserver à la France la plus riche de ses colonies. En tout cas, ici, on voit de quelle manière les journaux sont informés de la question Indochinoise...

P.S. Les camarades me disent de noter le petit événement qui vient de se produire. Le copain de garde devant la guitoune où je suis, vient de tirer. Il prétend avoir vu quelque chose bouger et nous rigolons en lui disant qu'il a tiré sur une sauterelle, nous lui recommandons de ménager les munitions en même temps que de nous laisser dormir cette nuit. C'est un gosse qui est là. Il perd un peu son sang froid. Ce n'est pas grave.

Le 11 Décembre 1945


...Actuellement, je suis très bien. La compagnie est partie pour Mytho sur le Mékong. Nous ne restons ici qu'une vingtaine de chauffeurs avec un sous-officier. Nous attendons nos voitures qui ne doivent pas tarder d'arriver. Comme travail, nous n'avons qu'un jour sur trois la garde à monter et quelques corvées pour la cuisine. Nous mangeons d'ailleurs très bien: riz, viande, poisson, confitures, bananes, oeufs, etc. D'ailleurs moi, je ne dépense jamais un sou pour acheter des bananes ou des ananas. Avec un paquet de biscuits, une tranche de pâté ou un morceau de fromage, nous en avons tant que nous voulons. Je commence à m'en dégoûter: j'ai notablement réduit la consommation.

Je vais assez souvent à Saïgon. J'y suis allé hier matin pour faire prendre mes empreintes dentaires chez un chinois. Je me fais mettre 8 dents en or pour 3200 frs, c'est à dire beaucoup moins cher qu'en France et puis j'avais trop de difficultés pour mâcher. A ce tarif, vous comprenez que je n'ai pas beaucoup d'argent à dépenser. Je me défends tout de même car outre les 1660 frs que j'ai touchés comme acompte sur ma solde, je touche 10 cigarettes anglaises par jour que je vends à raison de 350 à 400 frs les 50. Par ce moyen je puis me débrouiller.

La vie ici est assez chère. Les indigènes profitent des français qu'ils prennent pour des américains. Le tissu en particulier est aussi cher qu'en France. Ce n'est pas le coin. Lorsque nous monterons dans la Nord jusqu'à Tonkin, alors nous pourrons avoir de la soie. Dites moi si un colis de riz ou de thé vous intéresse. Nous pouvons expédier 1 colis de 3 kilos par mois. J'ai acheté une jolie paire de souliers bas semelle crêpe, dessus en cuir et peau de serpent. Je les ai payés 500 frs. Dites moi si des envois de souliers vous intéressent, même à ce prix. C'est à peu près tout ce que je peux vous envoyer.

J e ne vais pas tarder à passer à l'aumônerie. L'aumônier m'a demandé au commandant du Q.G. qui est d'accord. Nous nous trouvons ici dans le quartier 5 séminaristes. Gilles est parti à Mytho. Mon camarade de séminaire qui est aumônier de bataillon est à Cholon à une dizaine de kilomètres. Je ne l'ai pas encore vu.

Pour le moment, je lis et étudie pas mal. J'ai eu la chance, il y a quelques temps de tomber sur de nombreux livres d'études en français appartenants à un étudiant indochinois parti au Viet-Minh. Je me fais aussi des relations dans la population indigène. J'ai un vieil ami bouddhiste. Je le fais parler pour savoir à quoi il croit et ce qu'il pense de la situation. Je parle aussi souvent avec le curé annamite de l'endroit, très intéressant. Il a voulu que je porte mon linge à laver chez lui. Actuellement je vais souvent chez deux artistes japonais et un professeur indochinois au lycée de Saïgon. Ils veulent que j'aille chaque jour les voir. Les deux japonais dont l'un est peintre, l'autre architecte ont étudiés 6 ans aux Beaux Arts de Paris. Ils ont l'air d'aimer la France. J'ai encore du tabac gris qu'ils aiment beaucoup, nous fumons ensemble. Je joins à ma lettre mon portrait qu'a dessiné hier soir le peintre japonais. Vous voyez que je ne perds pas mon temps. Je prends des photos. Hier soir, j'ai pris 2 jeunes mûlatresses en costumes asiatiques éblouissants, et un enterrement d'un bouddhiste annamite. C'est très curieux ces enterrements et presque rigolo. Vous voyez le cercueil formé de quelques planches assemblées suspendu à 2 branches de bambous par 4 hommes qui se hâtent vers le cimetière. Derrière habillé de haillons, 1 homme qui porte un bâton d'encens et 2 ou 3 femmes qui pleurent et se lamentent en complaintes annamites.

Il y a 3 ou 4 jours, j'ai vu passer un petit cercueil suspendu par des fils de fer à un bambou porté par 2 hommes. Derrière suivait un gosse avec une pelle sur l'épaule: curieux, je les suivais jusqu'au cimetière en prenant une figure de circonstance. Le père mit sa petite fille de 2 ans dans le trou qu'il boucha devant la fille en m'expliquant d'un ton navré ses malheurs de famille, ce que j'écoutais le plus sérieusement du monde. A la fin je m'en allais comblé de ses remerciements.

Dimanche soir, une case s'est mise à brûler à quelques centaines de mètres de notre cantonnement. Je pris mon fusil et, avec un camarade, j'allai sur les lieux. Les français venaient de mettre le feu à 2 cases du Viet-Minh. Il y avait une foule de gosses nus, de femmes, d'hommes perchés sur les toits de leurs baraques de feuilles de palmiers et de bambous en train d'arroser leurs maisons pour qu'elles ne s'enflamment pas. Il fallait voir ces baraques baignées presque dans une eau saumâtre d'où le soir s'élancent en foule les moustiques. Ces seaux qui servent de w.c. comme de .... à une population très dense. Les imbéciles de France qui protestent pour l'indépendance de l'Indochine feraient bien de venir voir un peu ça. Ils comprendraient peut être que l'action de la France est encore nécessaire ici malgré les quelques fous qui ayant tout tiré de notre patrie nous tirent maintenant dessus.

Il y a toujours quelques petites affaires: grenades lancées, coups de fusils etc. Mais nous sommes sur nos gardes. Cette nuit à 2 h 15 comme j'étais de garde avec un camarade, nous entendons un coup de feu tout près de nous avec des cris "faites feu, faites feu". Aussitôt branle bas de combat. Je rejoins mon emplacement de combat prêt à faire feu. au bout d'un instant, nous apprenions qu'un camarade venait de prendre une balle dans la tête. Transporté immédiatement à l'hôpital, nous apprenons sa mort ce matin. De garde lui aussi et s'étant éloigné un peu, il n'a pas répondu aux sommations de la sentinelle qui a fait feu selon l'ordre que nous avons, car ça ne badine pas. Toute la nuit des coups de feu sont tirés de tous côtés. Nous n'y faisons même plus attention.

Il y a 2 jours, nous allions nous coucher, Gilles et moi, lorsqu'un copain vient nous dire qu'un autre avec qui il était parti était blessé. Il arrive porté par des camarades. Une balle lui avait traversé la cuisse. Avec Gilles, je lui fais un pansement tout de suite. Ses camarades prétendent que le coup est parti d'un Viet-Minh dissimulé dans un fourré. nous avons toutes les peines du monde a les empêcher d'aller tuer un vieux et brûler sa baraque. Nous soupçonnons qu'ils se sont blessés entre eux.

Je pourrais vous en raconter encore, mais cela allongerait inutilement ma lettre. Nous sommes en train de préparer Noël, bien que nous ne sachions pas si la messe de minuit sera célébrée. En tout cas nous préparons un chant qui sera enregistré et diffusé par la station de radio de Saïgon. Tachez de le capter si vous le pouvez! A propos j'espère que mon poste de radio marche. Je vous souhaite un bon Noël. Vous avez sans doute de la neige et vous ne pouvez peut être pas bien comprendre comment il se fait qu'ici il fait une forte chaleur. Nous n'avons même pas besoin de couvertures la nuit. Le jour, nous devons garder notre casque colonial. Bien que nous soyons en saison sèche, il se passe rarement 2 ou 3 jours sans que nous ayons de la pluie. Une pluie courte et abondante immédiatement suivie d'une éclaircie. Lorsque la saison pénible viendra, j'espère que nous serons dans les régions plus saines du nord...

Il y a une dizaine de jours que je n'ai pas bu d'eau pure. Nous ne buvons que du thé à volonté et de temps en temps du vin qui est toujours le bienvenu.

Duc Hoa Noël 1945


Ici, en ce jour de Noël, il est 9 h du matin. Le soleil est déjà chaud. Je pense à vous qui êtes à la messe de minuit et qui avez sans doute froid. C'est un Noël bien spécial que les Noël sous les tropiques et je regrette bien un peu le Noël avec la neige et le froid piquant. Malgré tout, nous avons voulu tout de même faire un Noël qui rappelle un peu le Noël de France. A minuit juste, nous avons eu la messe de minuit, assistance d'environ 50 hommes, ce qui n'est pas mal pour le petit nombre d'hommes de ce petit poste de Duc Hoa en pleine brousse à 30 kms au Nord de Saïgon.

Arrivé depuis 2 ou 3 jours avec mon ambulance dans ce petit bled où se trouve une petite unité du 21 ème R.I.C., j'ai aidé un peu le père Bianchetti, un ancien camarade de séminaire à organiser la Messe que j'ai commentée. Tous ont bien prié, malgré les petites diversions: d'abord je n'ai pas pu retrouver celui qui devait chanter le " minuit chrétien ", ensuite la fusillade a commencé. Presque tous les soirs le Viet Minh vient lancer des grenades et tirer quelques coups de mitrailleurs. Cela a duré une bonne partie de la messe qui était dite au P.C. Ce contre temps a fait que nous n'avons même pas pu chanter " il est né le divin enfant " à la fin de la messe.

Le réveillon, étant donné les évènements, avait été interdit. Nous nous sommes rattrapés au repas avant la messe. Le 24, je sui allé à Saïgon, Cholon et Giadinh avec mon ambulance et quelques camarades. Nous avons fait à peu près 120 kms. En route nous avons eu l'occasion de faire une bonne provision de bananes, ananas, noix de coco. Les copains ici, ont trouvé 2 canards et 1 poulet avec des oeufs. Avec le chocolat de nos rations nous avons fait une bonne crème au chocolat, tout ça arrosé d'eau glacée car le ravitaillement nous amène parfois de la glace. Pour aujourd'hui nous recommençons. Je vois nos petits boys annamites en train de plumer encore 2 canards. Ce n'est pas trop pour 8 que nous sommes.

Je suis ici à Duc Hoa depuis 4 jours, seul de ma compagnie qui est à Mytho. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'ici, je ne reçois pas mes lettres. Le paysage n'a plus du tout l'aspect de Saïgon ou de Giadhin. C'est l'immense plaine des rizières où les japonais sont en train de faire la moisson. Ils font des espèces de mâches comme chez nous pour l'avoine. Les forêts sont assez rares. Il y a des bananiers, des palmiers et des bambous. A part ça, la rizière boueuse où on enfonce jusqu'au ventre dès qu'on s'y attarde. Ici, il y a de l'eau partout, bien plus qu'à... et la moindre flaque d'eau est remplie de poissons et gros poissons. C'est une des richesses de la Cochinchine, en période de pluie. Il y en a même sur les routes, dans les cours des maisons.

Les routes sont assez nombreuses et en général droites et assez étroites. Elles seraient bonnes si le Viet Minh ne les sabotait pas. Tous les ponts sont coupés. En certains endroits la route est creusée. Le génie fait semblant de rétablir les ponts. il ne faut pas être trop peureux pour les traverser. Moi je mets en première et je mets aussi le crabotage ( mécanisme qui fait que les 4 roues sont motrices ) et encore avec ça c'est juste; A la fin de la campagne, je crois que je conduirai pas trop mal.

Le premier jour où je suis venu, en route, nous avons encore vu 2 cadavres d'annamites. l'un à moitié nu plongé dans une rizière, l'autre au bord d'une rivière à Hoc Man. nous avons pris 3 indigènes pour le faire enterrer. ca cocottait, la peau se décollait déjà. Vous comprenez ce que ça peut être en ce pays où l'on ne peut même pas garder un canard tué plus de 5 à 6 heures et encore dans des feuilles de bananiers.

Le long de la route, j'ai vu des centaines de paillotes indigènes incendiées. il ne restait plus qu'un emplacement noir et quelques vases en terre. C'est le fait des types de la 2 ème D.B. Ils ont une drôle de façon de coloniser. J'espère qu'ils vont se faire secouer. Ce sont des gars qui ne peuvent pas voir des paysans travailler dans les champs sans menacer de leur envoyer une giclée de mitrailleuses. C'est dégoûtant. Il y en a qui ne comprennent rien au rôle qu'ils ont à remplir ici. Heureusement que d'autres réparent leurs bêtises. Ainsi depuis que nous sommes dans ce bled, nous soignons tous les gens. A l'infirmerie tous les jours, il y a une cinquantaine d'hommes, femmes, enfants avec des plaies d'origine tuberculeuse ou syphilitique terribles. Il faut voir ça. Les gosses s'en vont tout rouges ou bleus du désinfectant qu'on leur donne. Ils s'en vont tout heureux evc leurs bandes; Ca ne sert peut être pas à grand chose, il faudrait une motopompe et asperger tous les villages, toutes les paillotes de désinfectant. Tous ces pauvres gens ont une frousse du Viet Minh. Ils ont peur que nous partions.

Il y a quelques temps un de nos bataillons a délivré 300 hommes ( soeurs ) annamites prisonniers du Viet Minh. Le premier aumônier qui les vit fut le bienvenu: "Oh mon père, il y a 3 mois que nous ne nous sommes pas confessées, nous avons beaucoup de péchés!". C'est rigolo, ces bonnes soeurs. Je pense que le Père a arrangé ça à la manière militaire.

Vous voyez que nous ne manquons pas de divertissements. Hier je faisais un tour sur le marché quand je vis une vieille en train de mourir sur la place. A côté son vieux pleurait, je m'approche et aussitôt je reviens chercher le lieutenant médecin. Nous décidons d'aller lui faire une piqûre. Ca ne pouvait pas lui faire grand chose à la pauvre, mais pour nous, devant tous les gens qui regardaient quel prestige!

Je crois que nous déménagerons de nouveau après demain pour monter plus haut. Notre occupation s'étend de plus en plus. Maintenant notre matériel arrive rapidement. Nous ne sommes ici que pour les opérations. une partie de la 3 ème D.I. qui est chargé de l'occupation et de la relève est déjà prête à Marseille. Nous ne resterons guère plus d'un an ici. Je ne voudrais pas faire moins. Je trouve qu'il n'y a rien de tel qu'une vie de soldat pour connaître le pays et le peuple d'Indochine. Beaucoup de français de Saïgon ne connaissent rien de l'Indochine...

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Last update : 24/06/1997 - Web Author