...je reprends ma lettre aujourd'hui, il y a 3 jours que nous
avons débarqué et je puis vous donner quelques détails sur la
situation. Elle n'est pas ce que les journaux disent. Donc, depuis
le Cap Saint Jacques, nous avons remonté en bateau la rivière
Song-Nai qui arrose Saïgon. C'est une rivière toujours boueuse
à cause de l'eau terreuse qui lui arrive des rizières. Saïgon
se trouve à une soixantaine de kilomètres de la côte. C'est une
belle ville européenne, mais qui a souffert de 5 ans de guerre
et du manque d'entretien. Arrivés Dimanche soir devant les docks
de Saïgon, nous avons débarqué le Lundi matin. Les uns faisaient
le déchargement, tandis que les autres, parmi lesquels j'étais,
défilaient à travers la ville devant le Général Leclerc. C'était
un défilé simple mais émouvant au milieu des français d'Indochine
qui applaudissaient au passage des fanions de chaque unité. Tout
de suite après, nous sommes venus à nos cantonnements à 2 kms
de Saïgon, sur la paroisse de Giadinh. C'est une paroisse de 6000
habitants, tous annamites dont 2000 sont chrétiens. Le curé lui-même
est un prêtre annamite qui nous a très bien reçus en nous offrant
de l'eau et des gâteaux annamites ainsi que des bananes. L'aumônerie
divisionnaire est installée chez lui. L'église est grande et belle.
Elle est fréquentée par les fidèles plus que l'église des Gets.
Nous sommes logés dans un groupe de maisons européennes n'ayant
qu'un rez-de-chaussée et dépourvues de portes et de fenêtres.
Il n'y en a pas besoin ici, il fait assez chaud comme en été chez
nous. Tout autour de nous, perdues au milieu de la verdure et
des arbres: bananiers , cocotiers, palmiers, bambous etc. La brousse
enfin, c'est une multitude de petites baraques indigènes fourmillant
de gosses. Je puis difficilement vous donner une idée de ces habitations
perdues au milieu de la végétation, ici. On ne peut avoir de vue
d'ensemble. On prend un petit sentier qui nous conduit à travers
une espèce de forêt vierge et tout d'un coup vous tombez sur un
groupe de baraques construites en bambous et en feuilles. On se
perdrait vite et ce n'est pas le moment.
Je me suis déjà bien promené sur le marché grouillant d'indigènes.
Cela me porterait trop loin de décrire tout ce qu'on peut remarquer:
les marchandises, les marchands qui sont uniquement des femmes,
le bruit ( on dirait un coassement de grenouilles ) la misère,
les odeurs. Je voudrais bien que Marthe voie la viande couverte
de mouches à merde. C'est appétissant. Les 2 premiers jours, nous
aurions eu faim sans nos cigarettes anglaises dont nous touchons
un paquet de 10 par jour. Ce paquet vaut plus de 50 frs, mais
surtout nous échangeons ces paquets: une trentaine de bananes
contre 1 paquet. Ca peut aller. Pour des cigarettes en ville,
nous pouvons avoir n'importe quoi: de bons souliers pour 8 paquets.
Il n'y a pas qu'en France qu'on aime le tabac. ( Pour moi j'ai
toujours le loisir de fumer ma vieille pipe ).
Je passe maintenant à la situation militaire. Ici, à Saïgon, il
y a se tout: des Anglais qui ne font rien. Ils se contentent de
placer des sentinelles pour leur sécurité. Ils ne veulent peut-être
pas prendre l'Indochine pour eux et veulent nous aider de leur
ravitaillement afin que l'Indépendance Annamite ne soit pas un
exemple pour les peuples Hindous. Il y a aussi de nombreux japonais
qui circulent en armes et en camions à travers la ville dont ils
assurent encore l'ordre et qui nous font de grands sourires avec
le salut militaire. Il y en a des braves qui sont tombés pour
protéger les français. Mais il y a aussi des salopards qui passent
des armes aux insurgés et qui sont prêts à prendre le maquis.
Tous seront bientôt désarmés. Nos troupes arrivent en masse et
nous-mêmes nous allons toucher des fusils japonais. Je regrette
bien mon revolver qui ne fait rien chez nous et qui, ici, serait
un bon compagnon. En somme, nous ne tenons que Saïgon. Il n'y
a aucun front comme en Alsace ou en Allemagne, mais l'ennemi est
partout et nous nous tenons sérieusement sur nos gardes. Il y
a de nombreuses sentinelles la nuit où pas mal de coups de feu
sont tirés. Vous comprenez que le pays offre des possibilités
extraordinaires au maquis.
Nous avons aussi un bataillon engagé au Nord à Nha trang ( vous
trouverez une carte d'Indochine pour voir un peu où nous nous
trouvons ). Ce bataillon n'a aucune liaison avec nous par terre.
Les quelques blessés qu'il a eu ont été évacués à l'hôpital de
Saïgon par avion. Je crois que, bientôt, nous allons aller à une
soixantaine de kilomètres. ( Douze heures de péniche: ce serait
Mytho ). Le Viet-Minh est partout. Toute l'Indochine est Viet-Minh
ou est obligée d'être Viet-Minh, car les partisans menacent de
mort tous les récalcitrants. Le travail a cessé ici parce que
le Viet-Minh a menacé de mort ceux qui travaillent. Les catholiques
surtout sont en danger, car catholique égal, français. Si quelqu'un
porte une médaille ou un chapelet il est soupçonné de sympathie
pour la France et abattu. Le curé annamite, ici, a été menacé
de mort, il a couché assez longtemps dans son clocher, prêt à
sonner la cloche pour appeler au secours au cas où il y aurait
eu quelque chose. C'est un exemple entre beaucoup.
Il faudrait un grand nombre de français pour occuper tous les
postes et pourchasser les plus grands partisans du Viet-Minh et
le petit peuple qui a peur reviendrait bien vite au calme. Nous
avons ordre d'abattre immédiatement tout homme pris les armes
à la main.
Pour moi, tout va donc très bien. D'ici 15 jours, je serai à l'aumônerie
à faire un travail intéressant avec possibilité de vivre au maximum
cette vie si attrayante de la colonie et de connaître à fond une
bonne partie de l'Extrême-Orient. La nuit, je couche sous ma moustiquaire,
c'est nécessaire ici. Jusqu'à ce moment, je n'ai encore eu aucune
piqûre.
Je reprends encore ma lettre ce soir. Je suis là avec 4 ou 5 camarades.
On blague un peu autour de la bougie. Il fait nuit noire. A 50
mètres derrière moi, la brousse avec le crissement extraordinaire
des milliers de cigales et autres insectes. Il fait bon, dans
un moment j'irai m'étendre sur ma couverture. J'ai encore une
petite idée à vous donner. Cet après-midi, je suis allé jusqu'à
Saïgon voir un peu les missionnaires. J'en ai vu 5 ou 6 avec lesquels
j'ai blagué un moment. Ils ont bon moral, malgré les évènements
qu'ils ont eu avec les japonais et les annamites: 2 ont fait 1
et 2 mois de cage en osier d'où ils ne sortaient que pour les
interrogatoires et pour être noyés jusqu'à évanouissement. Ils
sont catégoriques sur une chose, ils traitent les annamites de
fous et sont partisans qu'on emploie avec eux la manière forte.
Lorsqu'on arrive, on a tendance à faire du sentiment en face de
ces êtres aux apparences nonchalantes et molles. On n'arrive pas
vite à pénétrer l'âme compliquée de ces orientaux. Sur ce point
j'ai voulu m'informer un peu pour me fixer une ligne de conduite
et dans les circonstances où nous sommes, je crois qu'il faut
que nous fassions preuve d'esprit de décision. Ce sera le seul
moyen d'éviter de grandes pertes et de conserver à la France la
plus riche de ses colonies. En tout cas, ici, on voit de quelle
manière les journaux sont informés de la question Indochinoise...
P.S. Les camarades me disent de noter le petit événement qui vient
de se produire. Le copain de garde devant la guitoune où je suis,
vient de tirer. Il prétend avoir vu quelque chose bouger et nous
rigolons en lui disant qu'il a tiré sur une sauterelle, nous lui
recommandons de ménager les munitions en même temps que de nous
laisser dormir cette nuit. C'est un gosse qui est là. Il perd
un peu son sang froid. Ce n'est pas grave.
...Actuellement, je suis très bien. La compagnie est partie pour
Mytho sur le Mékong. Nous ne restons ici qu'une vingtaine de chauffeurs
avec un sous-officier. Nous attendons nos voitures qui ne doivent
pas tarder d'arriver. Comme travail, nous n'avons qu'un jour sur
trois la garde à monter et quelques corvées pour la cuisine. Nous
mangeons d'ailleurs très bien: riz, viande, poisson, confitures,
bananes, oeufs, etc. D'ailleurs moi, je ne dépense jamais un sou
pour acheter des bananes ou des ananas. Avec un paquet de biscuits,
une tranche de pâté ou un morceau de fromage, nous en avons tant
que nous voulons. Je commence à m'en dégoûter: j'ai notablement
réduit la consommation.
Je vais assez souvent à Saïgon. J'y suis allé hier matin pour
faire prendre mes empreintes dentaires chez un chinois. Je me
fais mettre 8 dents en or pour 3200 frs, c'est à dire beaucoup
moins cher qu'en France et puis j'avais trop de difficultés pour
mâcher. A ce tarif, vous comprenez que je n'ai pas beaucoup d'argent
à dépenser. Je me défends tout de même car outre les 1660 frs
que j'ai touchés comme acompte sur ma solde, je touche 10 cigarettes
anglaises par jour que je vends à raison de 350 à 400 frs les
50. Par ce moyen je puis me débrouiller.
La vie ici est assez chère. Les indigènes profitent des français
qu'ils prennent pour des américains. Le tissu en particulier est
aussi cher qu'en France. Ce n'est pas le coin. Lorsque nous monterons
dans la Nord jusqu'à Tonkin, alors nous pourrons avoir de la soie.
Dites moi si un colis de riz ou de thé vous intéresse. Nous pouvons
expédier 1 colis de 3 kilos par mois. J'ai acheté une jolie paire
de souliers bas semelle crêpe, dessus en cuir et peau de serpent.
Je les ai payés 500 frs. Dites moi si des envois de souliers vous
intéressent, même à ce prix. C'est à peu près tout ce que je peux
vous envoyer.
J e ne vais pas tarder à passer à l'aumônerie. L'aumônier m'a
demandé au commandant du Q.G. qui est d'accord. Nous nous trouvons
ici dans le quartier 5 séminaristes. Gilles est parti à Mytho.
Mon camarade de séminaire qui est aumônier de bataillon est à
Cholon à une dizaine de kilomètres. Je ne l'ai pas encore vu.
Pour le moment, je lis et étudie pas mal. J'ai eu la chance, il
y a quelques temps de tomber sur de nombreux livres d'études en
français appartenants à un étudiant indochinois parti au Viet-Minh.
Je me fais aussi des relations dans la population indigène. J'ai
un vieil ami bouddhiste. Je le fais parler pour savoir à quoi
il croit et ce qu'il pense de la situation. Je parle aussi souvent
avec le curé annamite de l'endroit, très intéressant. Il a voulu
que je porte mon linge à laver chez lui. Actuellement je vais
souvent chez deux artistes japonais et un professeur indochinois
au lycée de Saïgon. Ils veulent que j'aille chaque jour les voir.
Les deux japonais dont l'un est peintre, l'autre architecte ont
étudiés 6 ans aux Beaux Arts de Paris. Ils ont l'air d'aimer la
France. J'ai encore du tabac gris qu'ils aiment beaucoup, nous
fumons ensemble. Je joins à ma lettre mon portrait qu'a dessiné
hier soir le peintre japonais. Vous voyez que je ne perds pas
mon temps. Je prends des photos. Hier soir, j'ai pris 2 jeunes
mûlatresses en costumes asiatiques éblouissants, et un enterrement
d'un bouddhiste annamite. C'est très curieux ces enterrements
et presque rigolo. Vous voyez le cercueil formé de quelques planches
assemblées suspendu à 2 branches de bambous par 4 hommes qui se
hâtent vers le cimetière. Derrière habillé de haillons, 1 homme
qui porte un bâton d'encens et 2 ou 3 femmes qui pleurent et se
lamentent en complaintes annamites.
Il y a 3 ou 4 jours, j'ai vu passer un petit cercueil suspendu
par des fils de fer à un bambou porté par 2 hommes. Derrière suivait
un gosse avec une pelle sur l'épaule: curieux, je les suivais
jusqu'au cimetière en prenant une figure de circonstance. Le père
mit sa petite fille de 2 ans dans le trou qu'il boucha devant
la fille en m'expliquant d'un ton navré ses malheurs de famille,
ce que j'écoutais le plus sérieusement du monde. A la fin je m'en
allais comblé de ses remerciements.
Dimanche soir, une case s'est mise à brûler à quelques centaines
de mètres de notre cantonnement. Je pris mon fusil et, avec un
camarade, j'allai sur les lieux. Les français venaient de mettre
le feu à 2 cases du Viet-Minh. Il y avait une foule de gosses
nus, de femmes, d'hommes perchés sur les toits de leurs baraques
de feuilles de palmiers et de bambous en train d'arroser leurs
maisons pour qu'elles ne s'enflamment pas. Il fallait voir ces
baraques baignées presque dans une eau saumâtre d'où le soir s'élancent
en foule les moustiques. Ces seaux qui servent de w.c. comme de
.... à une population très dense. Les imbéciles de France qui
protestent pour l'indépendance de l'Indochine feraient bien de
venir voir un peu ça. Ils comprendraient peut être que l'action
de la France est encore nécessaire ici malgré les quelques fous
qui ayant tout tiré de notre patrie nous tirent maintenant dessus.
Il y a toujours quelques petites affaires: grenades lancées, coups
de fusils etc. Mais nous sommes sur nos gardes. Cette nuit à 2
h 15 comme j'étais de garde avec un camarade, nous entendons un
coup de feu tout près de nous avec des cris "faites feu, faites
feu". Aussitôt branle bas de combat. Je rejoins mon emplacement
de combat prêt à faire feu. au bout d'un instant, nous apprenions
qu'un camarade venait de prendre une balle dans la tête. Transporté
immédiatement à l'hôpital, nous apprenons sa mort ce matin. De
garde lui aussi et s'étant éloigné un peu, il n'a pas répondu
aux sommations de la sentinelle qui a fait feu selon l'ordre que
nous avons, car ça ne badine pas. Toute la nuit des coups de feu
sont tirés de tous côtés. Nous n'y faisons même plus attention.
Il y a 2 jours, nous allions nous coucher, Gilles et moi, lorsqu'un
copain vient nous dire qu'un autre avec qui il était parti était
blessé. Il arrive porté par des camarades. Une balle lui avait
traversé la cuisse. Avec Gilles, je lui fais un pansement tout
de suite. Ses camarades prétendent que le coup est parti d'un
Viet-Minh dissimulé dans un fourré. nous avons toutes les peines
du monde a les empêcher d'aller tuer un vieux et brûler sa baraque.
Nous soupçonnons qu'ils se sont blessés entre eux.
Je pourrais vous en raconter encore, mais cela allongerait inutilement
ma lettre. Nous sommes en train de préparer Noël, bien que nous
ne sachions pas si la messe de minuit sera célébrée. En tout cas
nous préparons un chant qui sera enregistré et diffusé par la
station de radio de Saïgon. Tachez de le capter si vous le pouvez!
A propos j'espère que mon poste de radio marche. Je vous souhaite
un bon Noël. Vous avez sans doute de la neige et vous ne pouvez
peut être pas bien comprendre comment il se fait qu'ici il fait
une forte chaleur. Nous n'avons même pas besoin de couvertures
la nuit. Le jour, nous devons garder notre casque colonial. Bien
que nous soyons en saison sèche, il se passe rarement 2 ou 3 jours
sans que nous ayons de la pluie. Une pluie courte et abondante
immédiatement suivie d'une éclaircie. Lorsque la saison pénible
viendra, j'espère que nous serons dans les régions plus saines
du nord...
Il y a une dizaine de jours que je n'ai pas bu d'eau pure. Nous
ne buvons que du thé à volonté et de temps en temps du vin qui
est toujours le bienvenu.
Ici, en ce jour de Noël, il est 9 h du matin. Le soleil est déjà
chaud. Je pense à vous qui êtes à la messe de minuit et qui avez
sans doute froid. C'est un Noël bien spécial que les Noël sous
les tropiques et je regrette bien un peu le Noël avec la neige
et le froid piquant. Malgré tout, nous avons voulu tout de même
faire un Noël qui rappelle un peu le Noël de France. A minuit
juste, nous avons eu la messe de minuit, assistance d'environ
50 hommes, ce qui n'est pas mal pour le petit nombre d'hommes
de ce petit poste de Duc Hoa en pleine brousse à 30 kms au Nord
de Saïgon.
Arrivé depuis 2 ou 3 jours avec mon ambulance dans ce petit bled
où se trouve une petite unité du 21 ème R.I.C., j'ai aidé un peu
le père Bianchetti, un ancien camarade de séminaire à organiser
la Messe que j'ai commentée. Tous ont bien prié, malgré les petites
diversions: d'abord je n'ai pas pu retrouver celui qui devait
chanter le " minuit chrétien ", ensuite la fusillade a commencé.
Presque tous les soirs le Viet Minh vient lancer des grenades
et tirer quelques coups de mitrailleurs. Cela a duré une bonne
partie de la messe qui était dite au P.C. Ce contre temps a fait
que nous n'avons même pas pu chanter " il est né le divin enfant
" à la fin de la messe.
Le réveillon, étant donné les évènements, avait été interdit.
Nous nous sommes rattrapés au repas avant la messe. Le 24, je
sui allé à Saïgon, Cholon et Giadinh avec mon ambulance et quelques
camarades. Nous avons fait à peu près 120 kms. En route nous avons
eu l'occasion de faire une bonne provision de bananes, ananas,
noix de coco. Les copains ici, ont trouvé 2 canards et 1 poulet
avec des oeufs. Avec le chocolat de nos rations nous avons fait
une bonne crème au chocolat, tout ça arrosé d'eau glacée car le
ravitaillement nous amène parfois de la glace. Pour aujourd'hui
nous recommençons. Je vois nos petits boys annamites en train
de plumer encore 2 canards. Ce n'est pas trop pour 8 que nous
sommes.
Je suis ici à Duc Hoa depuis 4 jours, seul de ma compagnie qui
est à Mytho. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'ici, je ne
reçois pas mes lettres. Le paysage n'a plus du tout l'aspect de
Saïgon ou de Giadhin. C'est l'immense plaine des rizières où les
japonais sont en train de faire la moisson. Ils font des espèces
de mâches comme chez nous pour l'avoine. Les forêts sont assez
rares. Il y a des bananiers, des palmiers et des bambous. A part
ça, la rizière boueuse où on enfonce jusqu'au ventre dès qu'on
s'y attarde. Ici, il y a de l'eau partout, bien plus qu'à... et
la moindre flaque d'eau est remplie de poissons et gros poissons.
C'est une des richesses de la Cochinchine, en période de pluie.
Il y en a même sur les routes, dans les cours des maisons.
Les routes sont assez nombreuses et en général droites et assez
étroites. Elles seraient bonnes si le Viet Minh ne les sabotait
pas. Tous les ponts sont coupés. En certains endroits la route
est creusée. Le génie fait semblant de rétablir les ponts. il
ne faut pas être trop peureux pour les traverser. Moi je mets
en première et je mets aussi le crabotage ( mécanisme qui fait
que les 4 roues sont motrices ) et encore avec ça c'est juste;
A la fin de la campagne, je crois que je conduirai pas trop mal.
Le premier jour où je suis venu, en route, nous avons encore vu
2 cadavres d'annamites. l'un à moitié nu plongé dans une rizière,
l'autre au bord d'une rivière à Hoc Man. nous avons pris 3 indigènes
pour le faire enterrer. ca cocottait, la peau se décollait déjà.
Vous comprenez ce que ça peut être en ce pays où l'on ne peut
même pas garder un canard tué plus de 5 à 6 heures et encore dans
des feuilles de bananiers.
Le long de la route, j'ai vu des centaines de paillotes indigènes
incendiées. il ne restait plus qu'un emplacement noir et quelques
vases en terre. C'est le fait des types de la 2 ème D.B. Ils ont
une drôle de façon de coloniser. J'espère qu'ils vont se faire
secouer. Ce sont des gars qui ne peuvent pas voir des paysans
travailler dans les champs sans menacer de leur envoyer une giclée
de mitrailleuses. C'est dégoûtant. Il y en a qui ne comprennent
rien au rôle qu'ils ont à remplir ici. Heureusement que d'autres
réparent leurs bêtises. Ainsi depuis que nous sommes dans ce bled,
nous soignons tous les gens. A l'infirmerie tous les jours, il
y a une cinquantaine d'hommes, femmes, enfants avec des plaies
d'origine tuberculeuse ou syphilitique terribles. Il faut voir
ça. Les gosses s'en vont tout rouges ou bleus du désinfectant
qu'on leur donne. Ils s'en vont tout heureux evc leurs bandes;
Ca ne sert peut être pas à grand chose, il faudrait une motopompe
et asperger tous les villages, toutes les paillotes de désinfectant.
Tous ces pauvres gens ont une frousse du Viet Minh. Ils ont peur
que nous partions.
Il y a quelques temps un de nos bataillons a délivré 300 hommes
( soeurs ) annamites prisonniers du Viet Minh. Le premier aumônier
qui les vit fut le bienvenu: "Oh mon père, il y a 3 mois que nous
ne nous sommes pas confessées, nous avons beaucoup de péchés!".
C'est rigolo, ces bonnes soeurs. Je pense que le Père a arrangé
ça à la manière militaire.
Vous voyez que nous ne manquons pas de divertissements. Hier je
faisais un tour sur le marché quand je vis une vieille en train
de mourir sur la place. A côté son vieux pleurait, je m'approche
et aussitôt je reviens chercher le lieutenant médecin. Nous décidons
d'aller lui faire une piqûre. Ca ne pouvait pas lui faire grand
chose à la pauvre, mais pour nous, devant tous les gens qui regardaient
quel prestige!
Je crois que nous déménagerons de nouveau après demain pour monter
plus haut. Notre occupation s'étend de plus en plus. Maintenant
notre matériel arrive rapidement. Nous ne sommes ici que pour
les opérations. une partie de la 3 ème D.I. qui est chargé de
l'occupation et de la relève est déjà prête à Marseille. Nous
ne resterons guère plus d'un an ici. Je ne voudrais pas faire
moins. Je trouve qu'il n'y a rien de tel qu'une vie de soldat
pour connaître le pays et le peuple d'Indochine. Beaucoup de français
de Saïgon ne connaissent rien de l'Indochine...
Suite
Last update : 24/06/1997 - Web Author