Un Getois en Indochine, suite.


Vendredi 16 Novembre


... je continue ma lettre assez mal assis sur le pont devant une mer bleue et calme parmi mes camarades qui font comme moi et qui s'interrompent de temps en temps pour dire des bêtises. Il fait chaud aujourd'hui. Ces 2 derniers jours, le temps était couvert. Nous avons eu un peu de pluie et le navire a été, au cours de ces 2 ou 3 jours assez durement secoué, surtout par les lames de fond fréquentes dans ces océans aux grandes profondeurs. Nous arriverons demain à Colombo, et ce n'est pas malheureux. Voila 6 jours pleins que nous sommes entre ciel et mer et on commence à désirer voir un peu de terre avec de la végétation et on désire surtout poser le pied sur une terre ferme.

P.S. Je crois qu'un "Victory" qui nous précédait a sauté dans le détroit de Malaca. Si vous voyez cette nouvelle dans le journal, ne croyez pas que c'est le mien car il y a sur la mer des centaines de navires "Victory".

Détroit de Malaca 21 Novembre 1945


Mon voyage commence à se tirer. La prochaine fois que je vous écrirai je pourrai déjà vous donner quelques détails sur la vie en Indochine..... Nous attaquons aujourd'hui le 21ème jour de notre voyage. Lorsque je serai de retour chez nous, je crois que le trajet des Gets à Taninges ne me semblera pas bien grand voyage. Tout va toujours très bien. Nous sommes arrivés à Colombo Dimanche matin. C'est un grand port ou étaient ancrés de nombreux navires en particulier un porte avion et un sous-marin. La côte basse de Ceylan nous offrait sous le soleil éclatant une délicieuse et reposante vision de bien-être, de beauté avec la végétation luxuriante des palmiers et autres essences tropicales. ça change avec les côtes d'Afrique et d'Arabie. Malheureusement bien que nous soyons arrêtés tout un jour à Colombo, nous n'avons pu descendre à terre, les anglais ne nous l'ayant pas permis pour éviter des complications avec la population indigène qui est très mécontente de l'aide que l'Angleterre nous apporte pour nos opérations en Indochine. Les anglais ont pas mal de difficultés à Ceylan et aux Indes où grèves et manifestations éclatent à tout moment. Les hindous voudraient nous voir perdre l'Indochine pour s'autoriser de cet exemple et pouvoir à leur tour réclamer leur indépendance.

A Colombo nous avons fait le plein d'eau douce (4 péniches). Nous embarquons en effet 1000 tonnes d'eau douce. Il faut avoir fait quelques jours en mer pour comprendre combien est bonne l'eau douce. Nous voudrions pouvoir nous baigner dedans. J'ai été bien surpris le premier jour lorsque je voulus me laver avec l'eau de mer, pas moyen de faire mousser le savon, et je ne pouvais qu'avec grande difficulté frotter mes membres dont le contact me paraissait d'une rugosité extrême. Heureusement, j'avais, depuis l'Alsace une petite savonnette spéciale pour la mer qui fait comme l'autre savon dans l'eau douce. Et puis l'air de la mer nous sale, nous sommes tout poisseux et bien qu'éloignés de toutes poussières nous sommes toujours sales, aussi prenons nous souvent des douches.

A Colombo, j'ai goûté à ma première noix de coco que je retrouverai en abondance en Indochine avec la banane. C'est toujours très amusant de voir ces marchés au bord du navire. Les indigènes nous donnant 2 ou 3 bananes, 1 noix de coco pour un stylo, 1 montre, des harmonicas. Les harmonicas surtout les intéressent. Il faut voir combien la vie est facile dans ces régions où l'homme est libéré des soucis de chauffage et de l'habillement et où la nature livre ses trésors à pleine main. L'île de Ceylan, déjà autrefois passait pour un paradis, et lorsque, la contournant dans le golfe du Bengale, on longe une demi-journée la côte cingalaise recouverte d'immenses forêts de palmiers s'étalant au flanc des collines dont les chaînes se succèdent parallèlement à la côte jusqu'à l'horizon, on comprend combien l'existence ici doit être agréable. Enfin, passons. Nous devons donc, à Colombo compléter notre plein d'eau et charger 30 tonnes de vivres que les anglais nous ont livrées pour notre entretien des deux premiers jours du débarquement.

Hier soir, nous avons atteint la côte de Sumatra et nous nous sommes engagés dans le détroit de Malacca, c'est à dire que nous fonçons droit sur l'équateur dont nous ne serons éloignés que de quelques kilomètres à Singapour. Les côtes que nous apercevons à peine en ce moment sont celles de Sumatra à droite et de Malaisie à gauche.Il faut voir sur ces côtes abruptes et montagneuses s'étendre la forêt; c'est que, ici nous sommes en plein royaume de la forêt vierge. Pas un pouce de terrain qui ne soit envahi par la forêt. Cette luxuriance de la végétation est dûe à l'abondance des pluies et de la chaleur torride. C4est d'ailleurs cette végétation que nous retrouverons en Indochine. Hier soir avec Gilles, comme tous les soirs, nous sommes allés nous coucher sur le pont ( à l'avant du navire ) mais le ciel était assombri par une foule de nuages noirs. Vers 9 h des éclairs, puis la pluie, une pluie diluvienne. Je vous assure que nous avons déguerpi en vitesse dans la cale où nous sommes restés. Nous sommes obligés d'y rester aujourd'hui puisque le mauvais temps continue. J'ai déjà vu beaucoup de ces bizarreries et de ces beautés des tropiques. Ici, les jours ne décroissent plus. Les jours sont de 12 h, les nuits de 12 h. Il n'y a pas d'aurore, ni de crépuscule, le soleil se lève tout d'un coup et se couche tout d'un coup.Ah, il faut que je vous renseigne encore sur un petit détail relatifau changement d'heure. Tout le long du parcours, à chaque méridien, comme nous tournions autour de la terre, il a fallu réajuster l'heure sur le soleil, ce qui fait que nous sommes en avance de 7 à 8 heures sur vous, c'est à dire que lorsque vous vous levez à 6 - 7 heure, ici nous mangeons la soupe à 11 h ou midi. C'est un petit détail qui peut vous intéresser.

Ce soir tard dans la nuit, nous arriverons à Singapour où nous ferons une assez courte escale puis ce sera la dernière étape de 2 à 3 jours...

Cap Saint Jacques le 25 Novembre 1945


...Par le journal de bord, j'ai appris que le courrier mis à Singapour ( le 22 Novembre) est parti le même jour par avion pour Londres et qu'il rejoindrait la France par le même moyen. J'espère que vous recevrez assez rapidement cette lettre.

Depuis nous avons encore fait bien du chemin ( A Colombo, nous n'avons pas pu descendre à terre, les anglais n'ont pas permis à cause des difficultés qu'ils rencontrent avec les indigènes qui voient d'un mauvais oeil l'aide que l'Angleterre donne à la France pour la pacification de l'Indochine ). Heureusement, après 3 ou 4 jours de navigation à travers le golfe du Bengale nous avons pu descendre à Singapour. Ca n'a pas été sans peine, car là encore la population est loin de nous être sympathique. Enfin nous avons pu mettre pied à terre vers 6 h du soir. Nous étions 3 copains et nous avons bien "rigolé" un moment au milieu de cette population d'Hindous et de Chinois. Nous nous sommes promenés un bon moment à travers les rues sombres. Nous n'avons pu aller bien loin vu le peu de temps dont nous disposions. Malgré tout, nous avons pu faire un peu de marché. J'ai mangé mon premier ananas et nous avons presque pris une indigestion de bananes. Pensez, nous en avons eu une trentaine pour 15 à 20 frs. J'ai bien pensé à maman qui en aurait bien voulu. Ici, c'est le pays de tous ces fruits, le même qu'en Indochine. Voyez que nous ne sommes pas malheureux, même si à côté de ça nous devons rencontrer quelques difficultés. Nous avions des difficultés pour acheter car nous n'avions pas de dollars. A force de discuter avec les policiers Anglais et les indigènes ( mon anglais me sert ici ) nous arrivions tout de même à nous comprendre.

Après nous sommes allés dans un grand restaurant chinois où 5 ou 6 garçons habillés en blanc étaient à notre service. Nous avons commandé des limonades. Ils ont préparé ça par derrière puis nous ont apporté un breuvage glacé et poivré que j'ai trouvé excellent mais qu'un camarade ne voulut pas boire craignant qu'il fût empoisonné ( car il faut faire attention ). Nous en avons eu pour 40 frs. Les magasins sont bien achalandés et les prix modiques. J'espère qu'il en sera ainsi à Saïgon et que je pourrai m'acheter des souliers, bas ou autres affaires.

A Singapour toujours, les aumôniers qui ont pu descendre plus longtemps sont allés à la procure des missions étrangères. Vous imaginez la joie des missionnaires en voyant les premiers français depuis 5 ans. Tous vont bien. Pendant l'occupation japonaise, ils ont été réquisitionnés pour travailler dans la jungle, et maintenant revenus à leur travail, tout ne va pas pour le mieux car un fort mouvement nationaliste se fait jour dans la race jaune. On veut mettre les européens à la porte et les missionnaires ne font pas exception.

Après un jour d'escale à Singapour, nous avons repris la mer, et à travers des côtes riantes et enchanteresses, nous nous engagions dans la mer de Chine. Ce dimanche matin nous arrivons au Cap Saint Jacques. Il pleut car les orages sont fréquents ici à cette époque. Couchés sur le pont hier soir, avec Gilles, nous avons dû plier nos couvertures en vitesse et descendre en cale à 2 h du matin.

Depuis ce matin, nous voyons enfin la côte de Cochinchine. Nous sommes sur ces terres qui depuis quelques années ont vu elles aussi se dérouler tant d'évènements auxquels nous européens ne nous intéressons pas et que nous croyons à peine. Tout cela se passait si loin. A ces évènements je suis heureux d'être mêlé, car il faut avoir fait le voyage que je viens de faire et arriver enfin en terre française pour comprendre combien la France est tombée bas et combien il est urgent de travailler pour remonter son prestige aux yeux du monde. En effet je viens de faire à peu près la moitié du tour du monde et partout nous avons fait escale en des ports étrangers. Nous arrivons ici en terre française. Dans la rade, quelques navires coulés. Les mâts émergent encore des flots et c'est tout. Il faut voir la quantité de navires ancrés dans les autres ports, c'est un indice de vitalité. Ce matin, j'ai été déçu en voyant que la vedette qui venait à notre rencontre portait encore le pavillon anglais. J'espère que bientôt, lorsque des troupes françaises seront encore arrivées, les choses changeront.

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Last update : 24/06/1997 - Web Author