... je continue ma lettre assez mal assis sur le pont devant une
mer bleue et calme parmi mes camarades qui font comme moi et qui
s'interrompent de temps en temps pour dire des bêtises. Il fait
chaud aujourd'hui. Ces 2 derniers jours, le temps était couvert.
Nous avons eu un peu de pluie et le navire a été, au cours de
ces 2 ou 3 jours assez durement secoué, surtout par les lames
de fond fréquentes dans ces océans aux grandes profondeurs. Nous
arriverons demain à Colombo, et ce n'est pas malheureux. Voila
6 jours pleins que nous sommes entre ciel et mer et on commence
à désirer voir un peu de terre avec de la végétation et on désire
surtout poser le pied sur une terre ferme.
P.S. Je crois qu'un "Victory" qui nous précédait a sauté dans
le détroit de Malaca. Si vous voyez cette nouvelle dans le journal,
ne croyez pas que c'est le mien car il y a sur la mer des centaines
de navires "Victory".
Mon voyage commence à se tirer. La prochaine fois que je vous
écrirai je pourrai déjà vous donner quelques détails sur la vie
en Indochine..... Nous attaquons aujourd'hui le 21ème jour de
notre voyage. Lorsque je serai de retour chez nous, je crois que
le trajet des Gets à Taninges ne me semblera pas bien grand voyage.
Tout va toujours très bien. Nous sommes arrivés à Colombo Dimanche
matin. C'est un grand port ou étaient ancrés de nombreux navires
en particulier un porte avion et un sous-marin. La côte basse
de Ceylan nous offrait sous le soleil éclatant une délicieuse
et reposante vision de bien-être, de beauté avec la végétation
luxuriante des palmiers et autres essences tropicales. ça change
avec les côtes d'Afrique et d'Arabie. Malheureusement bien que
nous soyons arrêtés tout un jour à Colombo, nous n'avons pu descendre
à terre, les anglais ne nous l'ayant pas permis pour éviter des
complications avec la population indigène qui est très mécontente
de l'aide que l'Angleterre nous apporte pour nos opérations en
Indochine. Les anglais ont pas mal de difficultés à Ceylan et
aux Indes où grèves et manifestations éclatent à tout moment.
Les hindous voudraient nous voir perdre l'Indochine pour s'autoriser
de cet exemple et pouvoir à leur tour réclamer leur indépendance.
A Colombo nous avons fait le plein d'eau douce (4 péniches). Nous
embarquons en effet 1000 tonnes d'eau douce. Il faut avoir fait
quelques jours en mer pour comprendre combien est bonne l'eau
douce. Nous voudrions pouvoir nous baigner dedans. J'ai été bien
surpris le premier jour lorsque je voulus me laver avec l'eau
de mer, pas moyen de faire mousser le savon, et je ne pouvais
qu'avec grande difficulté frotter mes membres dont le contact
me paraissait d'une rugosité extrême. Heureusement, j'avais, depuis
l'Alsace une petite savonnette spéciale pour la mer qui fait comme
l'autre savon dans l'eau douce. Et puis l'air de la mer nous sale,
nous sommes tout poisseux et bien qu'éloignés de toutes poussières
nous sommes toujours sales, aussi prenons nous souvent des douches.
A Colombo, j'ai goûté à ma première noix de coco que je retrouverai
en abondance en Indochine avec la banane. C'est toujours très
amusant de voir ces marchés au bord du navire. Les indigènes nous
donnant 2 ou 3 bananes, 1 noix de coco pour un stylo, 1 montre,
des harmonicas. Les harmonicas surtout les intéressent. Il faut
voir combien la vie est facile dans ces régions où l'homme est
libéré des soucis de chauffage et de l'habillement et où la nature
livre ses trésors à pleine main. L'île de Ceylan, déjà autrefois
passait pour un paradis, et lorsque, la contournant dans le golfe
du Bengale, on longe une demi-journée la côte cingalaise recouverte
d'immenses forêts de palmiers s'étalant au flanc des collines
dont les chaînes se succèdent parallèlement à la côte jusqu'à
l'horizon, on comprend combien l'existence ici doit être agréable.
Enfin, passons. Nous devons donc, à Colombo compléter notre plein
d'eau et charger 30 tonnes de vivres que les anglais nous ont
livrées pour notre entretien des deux premiers jours du débarquement.
Hier soir, nous avons atteint la côte de Sumatra et nous nous
sommes engagés dans le détroit de Malacca, c'est à dire que nous
fonçons droit sur l'équateur dont nous ne serons éloignés que
de quelques kilomètres à Singapour. Les côtes que nous apercevons
à peine en ce moment sont celles de Sumatra à droite et de Malaisie
à gauche.Il faut voir sur ces côtes abruptes et montagneuses s'étendre
la forêt; c'est que, ici nous sommes en plein royaume de la forêt
vierge. Pas un pouce de terrain qui ne soit envahi par la forêt.
Cette luxuriance de la végétation est dûe à l'abondance des pluies
et de la chaleur torride. C4est d'ailleurs cette végétation que
nous retrouverons en Indochine. Hier soir avec Gilles, comme tous
les soirs, nous sommes allés nous coucher sur le pont ( à l'avant
du navire ) mais le ciel était assombri par une foule de nuages
noirs. Vers 9 h des éclairs, puis la pluie, une pluie diluvienne.
Je vous assure que nous avons déguerpi en vitesse dans la cale
où nous sommes restés. Nous sommes obligés d'y rester aujourd'hui
puisque le mauvais temps continue. J'ai déjà vu beaucoup de ces
bizarreries et de ces beautés des tropiques. Ici, les jours ne
décroissent plus. Les jours sont de 12 h, les nuits de 12 h. Il
n'y a pas d'aurore, ni de crépuscule, le soleil se lève tout d'un
coup et se couche tout d'un coup.Ah, il faut que je vous renseigne
encore sur un petit détail relatifau changement d'heure. Tout
le long du parcours, à chaque méridien, comme nous tournions autour
de la terre, il a fallu réajuster l'heure sur le soleil, ce qui
fait que nous sommes en avance de 7 à 8 heures sur vous, c'est
à dire que lorsque vous vous levez à 6 - 7 heure, ici nous mangeons
la soupe à 11 h ou midi. C'est un petit détail qui peut vous intéresser.
Ce soir tard dans la nuit, nous arriverons à Singapour où nous
ferons une assez courte escale puis ce sera la dernière étape
de 2 à 3 jours...
...Par le journal de bord, j'ai appris que le courrier mis à Singapour
( le 22 Novembre) est parti le même jour par avion pour Londres
et qu'il rejoindrait la France par le même moyen. J'espère que
vous recevrez assez rapidement cette lettre.
Depuis nous avons encore fait bien du chemin ( A Colombo, nous
n'avons pas pu descendre à terre, les anglais n'ont pas permis
à cause des difficultés qu'ils rencontrent avec les indigènes
qui voient d'un mauvais oeil l'aide que l'Angleterre donne à la
France pour la pacification de l'Indochine ). Heureusement, après
3 ou 4 jours de navigation à travers le golfe du Bengale nous
avons pu descendre à Singapour. Ca n'a pas été sans peine, car
là encore la population est loin de nous être sympathique. Enfin
nous avons pu mettre pied à terre vers 6 h du soir. Nous étions
3 copains et nous avons bien "rigolé" un moment au milieu de cette
population d'Hindous et de Chinois. Nous nous sommes promenés
un bon moment à travers les rues sombres. Nous n'avons pu aller
bien loin vu le peu de temps dont nous disposions. Malgré tout,
nous avons pu faire un peu de marché. J'ai mangé mon premier ananas
et nous avons presque pris une indigestion de bananes. Pensez,
nous en avons eu une trentaine pour 15 à 20 frs. J'ai bien pensé
à maman qui en aurait bien voulu. Ici, c'est le pays de tous ces
fruits, le même qu'en Indochine. Voyez que nous ne sommes pas
malheureux, même si à côté de ça nous devons rencontrer quelques
difficultés. Nous avions des difficultés pour acheter car nous
n'avions pas de dollars. A force de discuter avec les policiers
Anglais et les indigènes ( mon anglais me sert ici ) nous arrivions
tout de même à nous comprendre.
Après nous sommes allés dans un grand restaurant chinois où 5
ou 6 garçons habillés en blanc étaient à notre service. Nous avons
commandé des limonades. Ils ont préparé ça par derrière puis nous
ont apporté un breuvage glacé et poivré que j'ai trouvé excellent
mais qu'un camarade ne voulut pas boire craignant qu'il fût empoisonné
( car il faut faire attention ). Nous en avons eu pour 40 frs.
Les magasins sont bien achalandés et les prix modiques. J'espère
qu'il en sera ainsi à Saïgon et que je pourrai m'acheter des souliers,
bas ou autres affaires.
A Singapour toujours, les aumôniers qui ont pu descendre plus
longtemps sont allés à la procure des missions étrangères. Vous
imaginez la joie des missionnaires en voyant les premiers français
depuis 5 ans. Tous vont bien. Pendant l'occupation japonaise,
ils ont été réquisitionnés pour travailler dans la jungle, et
maintenant revenus à leur travail, tout ne va pas pour le mieux
car un fort mouvement nationaliste se fait jour dans la race jaune.
On veut mettre les européens à la porte et les missionnaires ne
font pas exception.
Après un jour d'escale à Singapour, nous avons repris la mer,
et à travers des côtes riantes et enchanteresses, nous nous engagions
dans la mer de Chine. Ce dimanche matin nous arrivons au Cap Saint
Jacques. Il pleut car les orages sont fréquents ici à cette époque.
Couchés sur le pont hier soir, avec Gilles, nous avons dû plier
nos couvertures en vitesse et descendre en cale à 2 h du matin.
Depuis ce matin, nous voyons enfin la côte de Cochinchine. Nous
sommes sur ces terres qui depuis quelques années ont vu elles
aussi se dérouler tant d'évènements auxquels nous européens ne
nous intéressons pas et que nous croyons à peine. Tout cela se
passait si loin. A ces évènements je suis heureux d'être mêlé,
car il faut avoir fait le voyage que je viens de faire et arriver
enfin en terre française pour comprendre combien la France est
tombée bas et combien il est urgent de travailler pour remonter
son prestige aux yeux du monde. En effet je viens de faire à peu
près la moitié du tour du monde et partout nous avons fait escale
en des ports étrangers. Nous arrivons ici en terre française.
Dans la rade, quelques navires coulés. Les mâts émergent encore
des flots et c'est tout. Il faut voir la quantité de navires ancrés
dans les autres ports, c'est un indice de vitalité. Ce matin,
j'ai été déçu en voyant que la vedette qui venait à notre rencontre
portait encore le pavillon anglais. J'espère que bientôt, lorsque
des troupes françaises seront encore arrivées, les choses changeront.
Suite
Last update : 24/06/1997 - Web Author